Revue de presse - Stupeurs éthyliques… et publiques

« Nous vivons dans une ville misérable, dérisoire et ennuyeuse », écrivait en octobre 2012 la chroniqueuse Catherine Porter, du Toronto Star. Elle rentrait alors de Paris et déprimait en comparant les deux villes. Un an plus tard, on ne sait trop si elle trouve toujours Toronto misérable et dérisoire. Mais ennuyeuse ? Sûrement pas.

 

Le feuilleton Rob Ford a en effet atteint des proportions stupéfiantes cette semaine. Au-delà du Canada, la presse internationale a largement fait part des rebondissements d’une affaire dont les humoristes américains se délectent depuis quelques jours. Il est question ici de stupeurs éthyliques… mais aussi d’une certaine stupeur publique et médiatique devant les événements.

 

Le fond du problème n’a toutefois rien de risible, rappelle The Economist. Le magazine souligne que le refus du maire de démissionner (au moment d’écrire ces lignes, à tout le moins) « laisse Toronto avec un problème ». Personne ne semble avoir le pouvoir de le relever de ses fonctions - ni le conseil municipal ni les gouvernements ontarien ou canadien.

 

Or les aveux du maire erratique ont créé une situation qui bloque l’Hôtel de Ville, a ajouté le Globe and Mail en éditorial jeudi (avant le dévoilement d’une nouvelle vidéo montrant Ford en plein accès de rage). Le quotidien résume la situation : « Toronto a un maire qui a fumé du crack, qui a menti à ce propos, qui dit qu’il ne se souvient pas d’en avoir fumé parce qu’il était dans une stupeur éthylique, qui a déliré en public à de nombreuses reprises, qui a échangé des centaines d’appels avec un présumé trafiquant de drogue et extorqueur, qui a été vu en train d’accepter des paquets mystérieux de ce même trafiquant et qui est lié avec plusieurs personnes suspectes aux yeux de la loi. »

 

Mais ce personnage ne veut pas partir de lui-même. Dans les circonstances, le Globe souhaite que le conseil municipal envoie un signal sans équivoque pour inviter le maire à partir. Les problèmes de dépendance et de comportement de Rob Ford ne se régleront pas en un mois, estime le quotidien. Une intervention claire s’impose pour le sortir de l’Hôtel de Ville.

 

Dans le Toronto Sun - qui demandait déjà la semaine dernière la démission de Ford -, on réitère que le maire doit partir, et au plus vite. « Il ne mérite plus la confiance du public », dit l’équipe éditoriale. Le Sun décode dans l’attitude du maire tous les symptômes d’une dépendance grave : un homme qui a des stupeurs éthyliques (« drunken stupor ») et des pertes de mémoire, qui dit qu’il va boire moins (plutôt que d’arrêter), qui promet que « ça n’arrivera plus jamais »… Promesses d’ivrogne, estime le Sun.

 

Rob Ford dit qu’il veut continuer à faire économiser de l’argent aux contribuables. En restant en poste, il nuit à cet objectif, puisqu’il paralyse de facto les activités de la Ville, écrit le quotidien.

 

Dans le Toronto Star, en éditorial, on soutient qu’aucun premier ministre, provincial ou fédéral, ne pourrait même envisager de rester en poste s’il était dans la situation où se trouve Rob Ford. Alcool, drogue, monde interlope, colères incontrôlables… L’impossibilité de démettre Rob Ford de ses fonctions est imputable à la faiblesse des lois ontariennes. Mais il faut aussi blâmer les élus du conseil à Toronto, pense le Star.

 

Ceux-ci manquent de colonne vertébrale dans ce dossier. Ils pourraient au moins adopter une motion formelle demandant au maire de quitter son poste, croit-on. Se retirer temporairement n’est pas suffisant : ses fautes sont trop graves. Un mois de désintoxication ne changerait rien à ses problèmes, affirme le journal. « La première étape [de la réhabilitation] est de reconnaître qu’il y a un problème. Rob Ford ne l’a pas fait. »

 

Autres coupables dans ce dossier : les Torontois, dit le chroniqueur Christopher Hume (Toronto Star). Ils ont accepté pendant des mois les excuses alambiquées du maire. Et ils réagissent mollement aujourd’hui. Or « la tragédie personnelle de Rob Ford n’est rien à côté de celle qu’il inflige à Toronto, dont il a réduit en loque la réputation. Ça confirme tous les doutes que les Torontois ont sur la question de savoir s’ils vivent dans une grande ville. La réponse est non. Pas encore. »

 

Et Don Cherry ?

 

Dans une chronique publiée sur le site iPolitics, Lawrence Martin se demande ce que pense Don Cherry de la saga Ford. Don Cherry ? Bien sûr : il faut se rappeler que le commentateur de hockey - grand défenseur des conservateurs et du patriotisme militaire - avait été l’invité spécial de Rob Ford à sa cérémonie d’assermentation, en 2010.

 

Cherry s’était présenté vêtu d’un spectaculaire veston rose éclatant, avec fleurs imprimées. Il avait alors pourfendu les « left-wing pinkos » [les gauchistes] de Toronto qui circulent à vélo et boivent des cafés latte plutôt que des double-double d’un litre. Il avait aussi prophétisé que Rob Ford serait le « plus grand maire que Toronto ait connu. Mettez ça dans votre pipe ».

 

Martin souhaite que l’épisode Ford aiguise l’appétit des électeurs pour des dirigeants qui miseraient sur l’intelligence et l’érudition plutôt que sur un populisme tous azimuts. « Les progressistes ont trop longtemps laissé la droite caractériser les gens éduqués et érudits comme des élitistes snobs et arrogants. Mais au fond, les vrais élitistes, ce sont des gens comme Stephen Harper, qui dit devant ses partisans qu’il se contrefout de ceux qui ne pensent pas comme lui », dit-il en rappelant un extrait du discours du premier ministre devant ses partisans, la semaine dernière.

 

Puisqu’on parle de Stephen Harper, soulignons que son livre sur les débuts du hockey professionnel a été reçu froidement, notamment par Chris Selley (National Post). « Il y a la preuve d’une passion forte ici, certainement : car seul un profond amour pour le sujet peut soutenir la force créatrice nécessaire pour pondre un livre si magistralement ennuyeux. »

 

Et en ce qui concerne le Sénat, autre thème qui a dominé les chroniques de la dernière semaine, cette revue de presse pourra y revenir : tous les commentateurs s’entendent pour dire que l’expulsion des trois sénateurs ne réglera pas le problème. À suivre, donc.

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