Le problème à la solution

Tant qu’à faire campagne sur la laïcité, Pauline Marois aurait sans doute préféré être en mesure de le faire dès maintenant, plutôt que de devoir passer par le long et imprévisible processus d’examen en commission parlementaire.

 

Le PQ n’a aucun intérêt à faire en sorte qu’un compromis avec la CAQ permette l’adoption du projet de loi 60 avant les prochaines élections et laisse les questions économiques prendre toute la place. À partir du moment où le gouvernement invite tous ceux qui le souhaitent à exposer leur point de vue, il ne peut pas faire la sourde oreille à ce qui sera dit.

 

Pour convaincre la population de lui donner une majorité à la prochaine élection, il ne suffit pas de démontrer que l’opposition l’empêche d’agir. Le gouvernement doit aussi donner l’impression qu’il est lui-même à la recherche d’une solution consensuelle. Tout en s’assurant par ailleurs que le problème demeure.

 

Bernard Drainville a laissé entendre qu’il pourrait assouplir son projet de loi au moment de son examen article par article, mais il ne voudra certainement pas répéter le scénario du projet de loi 14 sur la langue, qui était un projet phare du gouvernement mais que la ministre responsable, Diane De Courcy, a accepté de diluer presque jusqu’à l’insignifiance.

 

Il n’était pas nécessaire de faire du vote sur la présentation du projet de loi 60 une question de confiance pour rallier la CAQ. François Legault voudrait bien en finir au plus vite pour échapper à une polarisation qui marginalise son parti, mais il ne pouvait pas se permettre d’être tenu pour responsable d’une fin aussi abrupte du débat. Puisqu’il convoite le vote de la CAQ, le gouvernement n’a cependant aucune raison de l’associer à un heureux dénouement.

 

***

 

De toute manière, même s’il y avait entente avec la CAQ sur l’étendue de l’interdiction du port des signes religieux, l’obstruction systématique des libéraux, qui pourraient multiplier les propositions d’amendement à l’infini, rendrait son adoption presque impossible.

 

L’intransigeance de Philippe Couillard, qui trouve excessives même les recommandations pourtant très modérées du rapport Bouchard-Taylor, pourrait toutefois jouer un vilain tour à son parti. Même dans Roberval, où le chef libéral tentera de se faire élire après un séjour temporaire dans Outremont, 55 % de ses futurs commettants, y compris 45 % des électeurs libéraux, appuyaient le projet de Charte des valeurs québécoises, selon un récent sondage effectué par la firme Repère Communication Recherche.

 

Au Québec, rares sont ceux qui s’opposeraient à une interdiction des signes religieux limitée aux juges, aux procureurs de la Couronne, aux policiers et aux gardiens de prison. M. Couillard se défend bien d’être un apôtre du multiculturalisme, mais il se retrouve néanmoins dans le même camp que les éternels détracteurs du Québec au Canada anglais, qui ont trouvé une nouvelle occasion de dénoncer son intolérance quasi génétique. Même si la Constitution n’est plus le sujet du jour, faire équipe avec Stéphane Dion demeure toujours hasardeux.

 

***

 

Les audiences publiques ne pourront pas commencer avant le début de 2014 et s’étireront pendant des semaines, sinon des mois. De toute évidence, le gouvernement y voit le prélude au déclenchement des élections, mais l’exercice n’est pas sans risque.

 

Il suffit parfois de peu pour provoquer un dérapage. L’incident du « pastagate », dû au manque de jugement d’un fonctionnaire trop zélé, a permis aux opposants au projet de loi 14 de le présenter comme une autre manifestation de l’obsession linguistique du PQ. On peut s’attendre à ce que les audiences publiques sur le projet de loi 60, qui seront très médiatisées, provoquent une hausse de tension, avec la possibilité d’une multiplication d’incidents malheureux que cela implique.

 

Le projet contient des dispositions qui peuvent être facilement montées en épingle et prendre valeur de symbole. Interdire le port du voile aux éducatrices en garderie est déjà discutable, mais vouloir scruter les menus proposés aux enfants pour voir s’ils s’inspirent d’un quelconque précepte religieux devient franchement ridicule, et le ridicule peut tuer en politique. Durant la campagne électorale de 1985, Robert Bourassa avait fait un tabac en accusant quotidiennement le PQ de vouloir « taxer la nourriture des petits oiseaux ».

 

Nulle part dans le projet il n’est précisé ce qui arriverait à un employé de l’État qui, à l’expiration de la période d’adaptation ou de transition, persisterait à porter des signes religieux jugés ostentatoires malgré le « dialogue » explicatif qui est prévu. Depuis deux jours, les porte-parole gouvernementaux rivalisent de circonlocutions pour éviter de prononcer le mot « congédiement ». C’est pourtant bien ce dont il s’agit. Ce sera le choix de l’employé, dit-on, mais le gouvernement doit aussi assumer les conséquences de ses actes.

À voir en vidéo