Islamoquoi?

Paris — Remporter la bataille des mots, c’est déjà gagner la guerre. On sait que celui qui impose son vocabulaire a déjà une longueur d’avance. Car les mots sont tout sauf neutres. C’est pourquoi chaque fois qu’un nouveau terme fait irruption dans le débat politique, il importe d’être circonspect. Parmi ceux qui se sont infiltrés dans notre vocabulaire depuis quelques années, il y a ce fameux « islamophobie ». Dans la presse francophone, le mot n’apparaît pas avant 2004. D’abord utilisé avec parcimonie, il est aujourd’hui l’objet d’une véritable inflation médiatique ! Son emploi a doublé chaque année depuis 2011. Et 2013 battra tous les records.

 

Le mot s’est tellement banalisé qu’on ne se demande même plus ce qu’il signifie. Littéralement, islamophobie ne désigne pourtant rien d’autre que la « peur de l’islam ». S’il fallait se fier à cette définition, on pourrait recenser des millions d’islamophobes dans le monde, dont la plupart seraient d’ailleurs musulmans. En effet, comment ne pas ressentir de crainte à l’égard d’une religion où l’intégrisme le plus virulent a été en progression constante depuis un demi-siècle ?

 

Utilisé à toutes les sauces, le mot en est venu à désigner aussi bien le racisme anti-arabe que la simple critique de l’islam. Il importe en effet de rappeler que l’islam n’est inscrit dans l’ADN de personne. Critiquer la religion de quelqu’un, ce n’est pas critiquer sa race, mais ses choix spirituels et idéologiques. Récemment, Julius Grey a osé affirmer que l’islamophobie avait pris la place qu’occupait l’antisémitisme au début du XXe siècle. N’en déplaise à l’avocat, dans les camps de la mort, on exterminait aussi les Juifs athées. Les Noirs américains n’ont jamais eu, eux non plus, le loisir de changer de race.

 

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L’intolérance religieuse demeure évidemment exécrable et aucune société démocratique ne saurait souffrir d’atteinte à la liberté de conscience. En France, le Front national se fait une spécialité de transformer les musulmans en boucs émissaires. Marine Le Pen est même allée jusqu’à reprocher aux otages français récemment libérés de porter la barbe et le chèche après trois ans de captivité dans le désert. Les premiers à profiter de cette stigmatisation sont d’ailleurs les islamistes, eux qui cherchent à démontrer que nos démocraties sont foncièrement anti-musulmanes.

 

Mais, pour le reste, l’islam fait partie du monde des idées et demeure à ce titre sujet à toutes les critiques. En démocratie, les religions ne jouissent d’aucune immunité même si certains, comme le philosophe Charles Taylor, souhaitent leur accorder un statut particulier et faire de la liberté religieuse ce que les Américains surnomment « the first freedom ».

 

En d’autres mots, si la ségrégation fondée sur la race ou la religion est exécrable, il est encore permis d’avoir peur d’une religion, de la critiquer, d’en rire ou de la détester. Le blasphème est aussi parfaitement légal - heureusement pour les Québécois ! - même si les islamistes rêvent de le faire interdire. Quand Denise Filiatrault a traité de « folles » les femmes voilées, elle n’a peut-être pas fait avancer le débat, mais elle n’a été ni plus raciste ni plus violente que tous ceux qui traitent régulièrement Mgr Ouellet de « salopard », les bérets blancs de fanatiques ou les marxistes de totalitaires. Quand elle s’adresse à des idées, l’injure n’est peut-être pas d’une grande noblesse, mais elle n’est pas un crime. Si l’islam doit devenir une religion européenne et nord-américaine, il devra s’y faire et cesser de crier au racisme chaque fois qu’on le met en cause.

 

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En ne prêtant l’oreille qu’à ces cris d’orfraie, on risque malheureusement de sous-estimer les difficultés réelles que rencontre l’islam dans nos sociétés pluralistes et laïques. Récemment, plusieurs études, dont celles du politologue Gilles Kepel et du sociologue Hugues Lagrange, ont montré que les jeunes musulmans de France (et d’Europe) vivaient un véritable « revival » religieux alors même que leurs parents s’accommodaient d’une foi aussi discrète que celle des catholiques et des protestants.

 

À la lumière de ces données nouvelles, il apparaît aujourd’hui évident que ce regain de religiosité ne pouvait manquer de provoquer un choc sur un continent aussi sécularisé que l’Europe. D’autant plus que ces mêmes enquêtes démontrent, chiffres à l’appui, l’existence d’un fort bloc de musulmans intégristes qui représenteraient entre le tiers et le quart des musulmans français. Même s’ils sont la plupart du temps nés en France, ceux-ci se considèrent d’abord comme musulmans. Dans toutes les enquêtes d’opinion, ils revendiquent l’application de la charia, refusent la séparation de la religion et de l’État, condamnent le mariage exogame, l’homosexualité et réclament même l’autorisation de la polygamie.

 

L’intégration de l’islam dans nos sociétés reste un défi et il ne sert à rien de se le cacher en qualifiant tout et n’importe quoi d’islamophobe. Les premiers à payer le prix de cet égarement seraient justement ces musulmans modérés et discrets qui, eux, font l’effort de s’intégrer.

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22 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 8 novembre 2013 05 h 56

    Anti-islamisme vs islamophobie

    Une phobie est une peur irrationelle. La crainte de l'extrémisme islamique n'est pas irrationnelle et s'appuie sur des faits. Il s'agit donc d'un anti-islamisme tout a fait légitime.

    • Minona Léveillé - Inscrite 8 novembre 2013 10 h 24

      Même la crainte de l'islam en tant que tel peut s'appuyer sur du tangible, comme les textes fondateurs de l'islam (Coran, Sunnah et Sira). Tant que cette craindre ne se manifeste pas par des paroles ou des actes violents ou discriminatoires envers les musulmans en tant que groupe d'individu, je n'y vois aucun problème.

    • Gisèle Filion - Inscrite 8 novembre 2013 11 h 19

      Monsieur Chevalier vous avez parfaitement raison.
      La démocratie est aussi anti-islamiste que l'islam est anti-démocratique. Si on veut chosir la formulation qui consiste à affirmer que la démocratie est anti-islamiste, il faudrait ajouter sa réciproque; que la théocratie est anti-démocratique.
      Quand il faut choisir sa priorité, on ne peut pas choisir les deux, car ces modes de gouvernance s'excuent mutuellement. Veut-on se gouverner par les lois des hommes ou celles de Dieu? Veut-on une démocratie ou une théocratie? Pour que l'islam soit soluble dans la démocratie , il faudrait qu'il renonce à gouverner à la place de l'État. Il faudrait qu'il se départisse de ses visées politiques et qu'il devienne comme toutes les religions, un affaire d'intériorité. Autrement, il y a incompatibilité entre les deux et c'est ça qui fait problème.

  • Jean Lapointe - Abonné 8 novembre 2013 08 h 17

    C'est tomber dans le psychologisme

    Je trouve aussi que trop souvent utiliser le mot "islamophobie" c'est réduire un problème à sa dimension psychologique comme si ça pouvait tout expliquer. C'est en fait une façon de tenter de ne pas le voir le problème. C'est une rationalisation. C'est tomber dans le "psychologisme"

    Pour certaines personnes, il n'y aurait pas de problème, nous n'aurions pas raison de craindre l'islamisme, ce serait les individus qui en auraient des problèmes, des problèmes psychologiques.

    Ce serait une peur irrationnelle qui devrait être traitée.

    Chacun de nous doit donc être attentif aux raisons pour lesquelles nous pensons ce que nous pensons. Il peut arriver que nous nous racontions des histoires.

    D'où l'importance de travailler à bien se connaître.

    Socrate a toujours raison de nous le rappeler. Ce qu'il a dit il y a plus de 2,000 ans est toujours d'actualité.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 novembre 2013 11 h 36

      Distinguons islamophobie : peur de l’islam et misaslamie : haine de l’islam, respectivement du grec phobos (φόβος) « peur » et mîsos (μῖσος ) « haine »

  • François Dugal - Inscrit 8 novembre 2013 08 h 17

    La guerre des mots

    Dans le domaine de la «guerre des mots», Christian Rioux gagne les batailles; les lecteurs du Devoir en sont reconnaissants.

    • David Boudreau - Inscrit 8 novembre 2013 08 h 53

      Vous avez raison, et il est domage que le Devoir barre presque toujours les articles de M. Rioux et qu'ainsi on ne peut les partager. Je vais faire comme à l'habitude et allez acheter ma copie papier au dépanneur pour prendre connaissance de sa chronique.

  • Minona Léveillé - Inscrite 8 novembre 2013 09 h 08

    Définitions et de généralisations

    Il y a plus de définitions du mot "islamophobie" que de branches dans l'islam! Qu'est-ce donc que l'islamophobie? Est-ce la haine des musulmans ou la peur de l'islam? Est-ce qu'on est islamophobe dès lors qu'on critique l'islam? Un musulman qui critique sa religion est-il islamophobe? Peut-on avoir une peur rationnelle de l'islam? Peut-on être rebuté par une doctrine religieuse sans forcément l'être par ses adeptes?

    Une chose est sûre: il faut éviter les généralisations, autant au sujet des musulmans, qui ne croient et ne pratiquent pas tout de la même façon (certains même ne pratiquent pas du tout), qu'au sujet de ceux qui critiquent l'islam, dénoncent l'intégrisme, critiquent certains musulmans, etc.

    • Solange Bolduc - Inscrite 8 novembre 2013 11 h 42

      Vous avez tout à fait raison, Mme Léveillé!

  • Mario Jodoin - Abonné 8 novembre 2013 09 h 51

    Les idées et les personnes

    «l'islam fait partie du monde des idées et demeure à ce titre sujet à toutes les critiques.»

    Tout à fait d'accord.

    «Quand Denise Filiatrault a traité de " folles " les femmes voilées, elle n'a peut-être pas fait avancer le débat, mais elle n'a été ni plus raciste ni plus violente (...) Quand elle s'adresse à des idées, l'injure n'est peut-être pas d'une grande noblesse, mais elle n'est pas un crime »

    Elle ne s'est pas attaquée à l'idée de l'islam, mais à des personnes qui adhèrent à ces idées. Là est toute la différence. Et ça, sans être criminel doit être dénoncé.

    «les jeunes musulmans de France (et d'Europe) vivaient un véritable " revival " religieux »

    Hein, leurs chartes et interdictions n'ont pas empêché ça? Comment croire que l'effet d'une charte et d'interdictions auraient plus d'effet ici? Serait-il même possible que de telles charte et interdictions poussent plus de personnes à se braquer contre la société d'accueil?