Quand la réalité frappe en plein front

Je surveille les résultats de l’élection municipale dont je ne parlerai pas aujourd’hui. C’est le 3 novembre et si la tendance se maintient, on va s’en mordre les pouces pour quatre autres années. À Montréal, la moitié des gens ont voté pour une gouvernance à moitié, ce qui nous sera sans doute servi sur un plateau d’argent avec un grand éclat de rire du nouveau maire. Je trouve que Laval, malgré la boue dans laquelle elle pataugeait, s’en sort avec un peu plus de dignité que nous de Montréal. Québec a racheté du Labeaume, j’imagine que s’ils en redemandent, c’est qu’ils ont aimé. Les élections sont derrière nous. On l’a voulu, on l’a eu.

 

Pourtant, durant cette soirée, il y a quelque chose qui m’a dérangée pas mal plus que la liste des nouveaux élus. Je regardais défiler le nom des élus en bas de mon écran de télévision et ça m’a frappé en plein front. J’ai beaucoup ri en pensant qu’éventuellement, nous allions sombrer dans le ridicule le plus complet.

 

Ma grand-mère avait entendu un jour quelqu’un lui expliquer que le ridicule ne tue pas. Et ma grand-mère avait répondu que si le ridicule ne tue pas, c’est sûr qu’il affaiblit. Cette réponse pleine de sagesse m’a servi souvent par la suite.

 

En début de semaine, le ministre Bernard Drainville a annoncé que la loi de sa Charte (rebaptisée « Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ») allait atterrir à l’Assemblée nationale jeudi. C’est là que j’ai réalisé que ma cause serait difficile à plaider.

 

Je plonge donc, car je sais qu’une charte, c’est forcément une loi sur laquelle un gouvernement ne réintervient pas chaque semaine. Ce n’est certainement pas son intention en partant. Il veut que ça tienne et qu’on n’y touche pas pendant un bon moment pour la laisser prendre racine.

 

Je sais donc depuis jeudi que les signes ostentatoires vont devoir se tasser. Je crois sincèrement qu’on ne peut pas parler de laïcité en pensant qu’il peut en être autrement.

 

Le problème qui m’a frappé en plein front le 3 novembre au soir, c’est que le Québec, du nord au sud et de l’ouest à l’est, est en soi-même une provocation ostentatoire… Je m’explique : les gens qui racontent l’emprise que la religion catholique avait réussi à imposer aux Québécois et aux Québécoises - bien sûr, qui en prenaient pour leur rhume - se font souvent dire qu’ils exagèrent, qu’ils sont incapables de reconnaître ce que l’Église a fait pour eux et pour elles. Et pourtant…

 

Pour bien comprendre, il fallait suivre les résultats des élections sur le bas de l’écran où on parlait des villes et des villages et des résultats connus à ce moment-là. C’est là où je me suis mise à rire, quand j’ai réalisé que la liste des municipalités du Québec pouvait ressembler à un livre sacré dans lequel défilent tous les saints connus dans l’Église. J’ai alors commencé à me demander ce qu’on ferait de tout cela avec une Charte de la laïcité ?

 

Le crucifix va quitter le mur de l’Assemblée nationale, ce qui est justice. Il ira reposer ailleurs avec les honneurs qu’on voudra bien lui rendre. Mais pensez un moment à ce qu’on va faire des Sainte-Julie, Saint-Cuthbert, Sainte-Adèle, Saint-Faustin, Saint-Jérôme, Saint-Césaire, Sainte-Agathe, Sainte-Flavie, Saint-Sauveur, Saint-Paul, Saint-Gabriel ou Saint-Prosper ?

 

Même chose dans nos villes : la rue Sainte-Catherine, la rue Notre-Dame, la rue Saint-Laurent et le fleuve du même nom ? Si ça ne vous frappe pas comme ostentatoire, je me demande ce que ça vous prend.

 

Soumis à l’Église ou soumis aux conquérants, le résultat est semblable : la rue Sherbrooke, la rue Wellington, la rue Wolfe, la rue Victoria, la rue Atwater…

 

Comment se surprendre que les Québécois, 400 ans plus tard, se demandent encore qui ils sont et qu’elle est leur véritable identité.

 

Se pourrait-il que nous soyons le seul peuple au monde à vivre au milieu des symboles du catholicisme sans pousser un peu plus loin notre désir de libération ? Il faudrait combien d’années, avec un programme cohérent, pour changer les noms des villages et des petites villes du Québec ? Ce ne sont pourtant pas les poètes qui manquent ici pour les renommer, et on ne manque pas non plus d’êtres plus grands que nature que nous pourrions enfin honorer.

 

Le débat va s’ouvrir sur la fameuse loi sur la charte de la laïcité. Puis-je suggérer qu’on fasse vraiment le tour du problème au lieu de picosser seulement sur ce qui saute aux yeux ?

À voir en vidéo