Devoir de mémoire

De passage en France le mois dernier - à Bordeaux pour une conférence de journalisme et à Paris pour voir les copains -, je me suis retrouvé brusquement conscient du devoir de mémoire si bien décrit par George Sand. Bien qu’elle n’ait rien connu « de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne », l’écrivaine au nom de plume masculin tenait à « la notion de solidarité » afin de se mettre en harmonie avec l’esprit humain : « Le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est donc l’enseignement de tous ; ce serait le salut de tous si chacun savait juger ce qui l’a fait souffrir et connaître ce qui l’a sauvé. »

 

Tout comme Sand, je résiste à l’idée d’étaler mes propres souffrances et luttes. Cela dit, je perçois dans mes souvenirs français - et les souvenirs des Français que j’ai croisés dernièrement - une façon d’expliquer la différence entre une Amérique perdue dans l’oubli perpétuel et une France qui plie sous le poids de l’histoire, un pays où le passé reste terriblement présent. De plus, je crois comprendre un peu la déception et le sentiment de trahison que ressentent beaucoup de Français depuis la révélation des écoutes massives de la NSA dans l’Hexagone, ainsi que la volte-face de la Maison-Blanche à propos de l’intervention projetée en Syrie.

 

Tout cela m’a été rapporté au long de plusieurs conversations, dont une avec Alain Rousset, président de la région Aquitaine et notre hôte pour Les Tribunes de la presse. Au cours d’un dîner arrosé de bordeaux rouges épatants, j’ai cherché le bon sujet pour animer mon voisin de table. En tant que député socialiste à l’Assemblée nationale, Rousset s’est montré plutôt réticent sur la politique actuelle de son gouvernement, ce qui n’est pas surprenant vu l’impopularité de François Hollande, tout récemment aggravée par l’expulsion au Kosovo d’une collégienne rom et de sa famille à la suite de l’interpellation de la jeune fille par la police à la vue de ses camarades de classe.

 

Mais lorsque j’ai demandé comment la région pensait souligner le centième anniversaire du début de la guerre de 1914, ce fut un véritable déferlement. Rousset m’a parlé pendant un bon quart d’heure de la souffrance des familles de la région - familles de paysans qui avaient perdu deux fils sur trois, trois fils sur quatre, quatre sur cinq dans le bourbier meurtrier des Flandres. Autour de nous, le silence régnait alors que Rousset racontait avec émotion les histoires de sang, de feu et de misère transmises par son grand-père et recueillies des vieillards girondins au long de sa carrière politique. Une guerre qui s’est terminée il y a 95 ans, mais qui semblait n’avoir pris fin qu’il y a dix ans.

 

De retour à Paris, j’ai dîné à Montparnasse avec un vieux camarade d’université qui travaille aujourd’hui dans le bureau parisien d’un grand quotidien américain. Parlant à peine quelques mots de français après un an et demi de résidence, mon ami n’hésitait quand même pas à critiquer la culture française, surtout ce qu’il considérait comme un manque d’humour dans le métro par rapport au métro de New York. « Il y a quelqu’un qui m’a dit que les Français sont un peuple déçu », m’a-t-il lancé, tâchant d’approfondir son analyse.

 

Je ne crois pas que le métro new-yorkais déborde d’hilarité, mais j’ai quand même saisi ce que disait mon ami sur le comportement parfois morne des Français. J’ai suggéré qu’il réfléchisse à l’effet de la Grande Guerre sur la psyché française - une victoire à la Pyrrhus contre l’Allemagne - et à celui de la débâcle de 1940 suivie par quatre ans d’occupation par une armée allemande arrogante et victorieuse. Le lendemain, je suis passé voir ma tante, âgée de 85 ans, qui, avec ma mère, a vécu l’Occupation sous l’égide de la Wehrmacht, physiquement bien nourrie, mais affamée par un isolement aussi déprimant qu’humiliant.

 

Rentré à New York, j’ai déjeuné avec quatre sénateurs français pas du tout ravis (même si c’était fait en partie avec la collaboration de la DGSE) de l’interception en France par la NSA de plus de 70 millions de données téléphoniques, ceci en juste un an, et toujours très gênés par le revirement américain sur les frappes contre la Syrie - revirement qui a laissé choir Hollande. Est-ce qu’Obama s’intéressait si peu au statut de la France, m’a demandé l’un d’eux ? Avait-il la mémoire si courte ? Je n’ai pas eu la présence d’esprit de répondre que l’Amérique s’intéresse plus à la mémoire électronique qu’à la mémoire humaine.

 

 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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