Crise à l’aide internationale - Quand Florès relève le défi de la lutte contre la pauvreté

Une voie de sortie est possible pour devenir « Maître chez soi ». La preuve en est fournie en Indonésie, dans l’île de Florès, par le programme Otonomi (autonomie).
Photo: Firdia Lisnawati Associated Press Une voie de sortie est possible pour devenir « Maître chez soi ». La preuve en est fournie en Indonésie, dans l’île de Florès, par le programme Otonomi (autonomie).

Les Journées québécoises de la solidarité internationale se déroulent cette année dans un climat d’incertitude. Les retards et les coupures de financement depuis la fusion de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) avec le ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur rendaient déjà inéluctable une révision déchirante au sein d’organismes de coopération souvent trop dépendants des subventions fédérales. Mais la crise de l’aide internationale est plus profonde.

 

L’échec quasi général des programmes d’aide répandus dans maints pays « sous-développés » aujourd’hui encore aux prises avec la pauvreté, la corruption et l’incurie politique confirmait déjà les limites des « grands projets » attirant la convoitise de dictatures locales et de firmes occidentales. Même les modestes projets visant directement l’aide aux populations risquaient d’installer, comme en Haïti, une dépendance chronique, voire une humiliante domination étrangère.

 

Se pourrait-il que les gouvernements d’ici aient enfin trouvé une stratégie gagnante pour apporter prospérité et dignité aux contrées pauvres, aux jeunes sans travail, voire aux femmes en quête d’émancipation ? Improbable. À Québec, après la ruée des mines au nord, l’avenir appartiendrait, au sud de la planète, à une « Agence québécoise de solidarité internationale » ! Et à Ottawa, les fonds affluent pour les oeuvres charitables qui se joignent aux minières pour faire progresser en Afrique droits et démocratie !

 

À vrai dire, pas plus que les minières n’ont apporté de développement « durable » au Québec, ces investisseurs étrangers que la Banque mondiale invite en Afrique ne sauraient guère y produire de résultats différents. À voir la déconfiture de riches projets philanthropiques, lancés aux États-Unis à coup de milliards, pour « éliminer la pauvreté » en quelques années, force est de tirer une conclusion différente : ce ne sont pas les fonds qui manquent, mais le respect des gens, de leur culture, et des besoins de leur pays.

 

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En avril dernier, Vues d’Afrique présentait à Montréal Moïse Katumbi, foot, business et politique, du journaliste Thierry Michel. Gouverneur richissime du Katanga, au Congo, Katumbi possède le célèbre « Tout puissant Mazembe » et surtout, nombre de camions transportant le minerai. (Les minières y dévastent manifestement les terres agricoles, sans même parfois payer la douane.) Une ambulance donnée à l’évêque du lieu porte son nom. Rival non encore déclaré de Kabila, le président du pays, Katumbi est partout en campagne.

 

À l’aise devant la caméra, on le voit intimant à des gérants chinois, muets et effrayés, de donner des chaussures à leurs ouvriers sinon, le soir même, il fermera l’entreprise ! Ailleurs, à des salariés impayés et furieux qui ont débrayé, le politicien se porte cette fois à la défense des investisseurs, ces bienfaiteurs européens aux prises avec un marché imprévisible… Et nos grévistes de rentrer au travail ! Pas de doute, Katumbi ne gagnera peut-être pas la présidence, mais les Katangais vont à coup sûr rester dans la misère.

 

Certes, un organisme comme Inter Pares, solidaire de groupes voués à la justice sociale, réclame d’Ottawa un ombudsman pour surveiller les minières à l’étranger. Un projet de loi à ce sujet en 2010 a été défait. Une autre organisation, Développement et Paix, réclame aussi un tel surveillant. Et des évêques venus du sud à son invitation ont récemment dénoncé déplacements de population et saccages écologiques. Mais prévenir les abus des minières ne saurait rendre une population « maître chez elle ».

 

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Pourtant, une voie de sortie est possible. La preuve en est fournie en Indonésie, dans l’île de Florès, par le programme Otonomi (autonomie). Des paysans ont capté l’eau en montagne, irrigué jardins et plantations, produit leurs légumes ainsi que du gingembre et du café (pour exportation). École puis maisons ont suivi : les villageois en sont à créer maintenant des pépinières et des centres de recyclage de déchets. Leur succès fait évidemment l’admiration des autorités de Florès. Mais où en est la clé ?

 

Elle se trouve en Indonésie, mais aussi au Québec. Elle tient en quelques évidences : mobiliser les villages au lieu de les fermer, miser sur leur esprit communautaire plutôt que sur le culte du profit, instruire les paysans à l’esprit coopératif, produire des biens essentiels et non de la pacotille, donner à chaque famille une parcelle de terre dont elle soit responsable, acheter semences et équipements grâce à des « prêts d’honneur », éviter la corruption en confiant les fonds à une institution intègre.

 

Pas de plan ni de contrôle d’en haut, mais un projet simple et réaliste partant d’en bas. Aucun entrepreneur ambitieux exploitant des gens démunis, mais toute une population entreprenant elle-même de sortir de la pauvreté. Nul agitateur prônant le renversement du système, simplement des hommes et des femmes soucieux de leurs familles. Néanmoins, l’instigateur d’Otonomi est québécois. Gilles Raymond existe, il parle aussi une langue indonésienne, il est même de passage au Québec.

 

Autrefois colonie portugaise, Florès est majoritairement catholique, mais compte une minorité musulmane. Les gens des deux confessions vivent et travaillent ensemble. Leur coopérative ne fait pas de discrimination confessionnelle. Les fonds sont confiés en fiducie à l’archevêché catholique de Florès. Les prêteurs sont des partenaires vivant dans différents pays occidentaux. Quelques fondations contribuent aussi aux projets industriels. Même le gouvernement central de Jakarta a donné son appui. Qui dit mieux ?

 

 

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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