Madame Minou

Avez-vous déjà écouté Alain Finkielkraut sur France Culture ? Quand j’ai l’impression d’avoir le cerveau frit, l’imagination lessivée, je sors parfois marcher dans le quartier avec un balado de son émission Répliques dans les oreilles.

 

Je n’aime pas toujours les sujets, le philosophe d’animateur s’y prend trop souvent pour un curé, mais je suis presque chaque fois happé par l’intelligence des gens qu’il reçoit. Rarement ai-je l’occasion d’entendre quiconque parler aussi bien de Baudelaire, de Edward Hopper, du déclin de la politesse ou de la faillite de l’éducation. J’ai chaque fois l’impression de faire le plein de savoirs, et d’une langue savante.

 

Un soir, l’hiver dernier, donc, je suis sorti pour écouter Michel Serres parler d’Internet. Serres est le plus improbable défenseur du Web, dans la mesure où il est né tout de suite après les dinosaures et qu’il n’a rien du prosélyte excité venu répandre la bonne nouvelle en Wi-Fi. Ce qui n’empêche pas le philosophe et historien des sciences d’affirmer que le numérique est la plus importante révolution du savoir depuis l’imprimerie. Il fallait entendre Finkielkraut le grincheux rouspéter, pour ensuite avouer n’avoir jamais mis le bout de son nez en ligne. Hon !

 

L’enthousiasme de l’un m’irritait un peu. Les arguments de l’autre étaient trempés dans la mauvaise foi de ceux qui ne détiennent qu’une connaissance trop parcellaire de ce qu’ils critiquent. Il faisait froid, et dans la dixième rue de Limoilou, la lumière des lampadaires vacillait, comme frémissante dans la nuit humide, glaciale.

 

J’ai quand même fait un détour pour aller jusqu’au bout de l’entretien avant de rentrer chez moi. Le problème, c’est que je me rendais aux arguments des deux. Y compris à ceux de Finkielkraut qui, bien qu’invalidés par sa méconnaissance du média, exposaient les doutes que je partage quant à la qualité du contenu en ligne. Et c’est là que je veux en venir : le Web est tout et son contraire. Et ce contraire a quelque chose de franchement terrifiant.

 

Dans un article publié dans Rolling Stone qui détaille comment la minorité extraite du Tea Party et qui noyaute le Parti républicain parvient à faire trembler le pays, l’auteur Sean Wilentz résume en quelques lignes ce qui explique la montée de la droite radicale aux États-Unis.

 

D’abord, dit ce diplômé de Yale et professeur à Princeton en histoire politique des États-Unis, il y a FOX News, venu scandaleusement rompre avec l’impartialité médiatique. Mais surtout, il y a le recul des médias traditionnels au profit du Web, où n’importe quel blogue tenu par quelque fanatique tient lieu de source crédible. Si la presse faisait son travail, croit Wilentz, le public saurait qu’on se moque de lui, que les morons patentés qui sont en train de mettre à mal leurs institutions sont au service de magnats furieusement à droite. Comme les frères Koch, deux industriels libertariens. Ou alors des groupes de pression comme la Heritage Fondation.

 

Autre truc du genre : j’ai appris l’autre jour en lisant Matthieu Dugal, dans Le Soleil, que l’humoriste Rachid Badouri avait dit à Tout le monde en parle qu’il ne croit pas à la théorie de l’évolution. Et on est là au centre de ce que Dugal - qui emprunte l’expression à un blogueur anglais - décrit comme le contre-savoir. Cette capacité d’Internet à véhiculer avec une efficacité redoutable des informations fausses. Comme cette rumeur, démontée par les journalistes du Monde, à propos des théories alarmistes de quelque allumé sur la radioactivité des côtes du Pacifique nord-américain, supposément atteintes par un nuage atomique et des marées nucléaires, gracieuseté de Fukushima.

 

Il y a toujours eu des fanatiques qui fomentent des révolutions dont les fondements relèvent de la fiction. La paranoïa, le mensonge et le charlatanisme trouvent depuis la nuit des temps une oreille attentive chez qui veut croire. Pas chez ceux qui veulent savoir. Les réseaux sociaux permettent désormais de contaminer de potentiels fidèles plus efficacement qu’une épidémie d’Ebola.

 

J’ai l’air de capoter ? Essayez de vous obstiner avec quelqu’un qui remet en doute les principes de la science, ou qui oppose aux faits un mensonge en disant « c’est mon opinion ». Et allez me dire, après, que la démocratie n’est pas un peu mise en péril par ce nivellement de toutes les informations où la vérité n’existe plus, où les faits se discutent et où les fables tiennent lieu de science.

 

Tout ça pour dire que je partage l’enthousiasme de Michel Serres, qui est d’avis que le Web participe à la plus grande entreprise de démocratisation des connaissances. Mais c’est aussi un si prodigieux amplificateur à conneries qu’on peut craindre un phénomène de désinformation de masse.

 

Imaginez toute une frange de la population qui choisirait d’ignorer la raison, et qu’à la place des médias, des scientifiques et des chercheurs, elle plaçait toute sa confiance en Madame Minou.

 

Ça a l’air drôle, dit comme ça. Sauf que ça ne l’est pas.

À voir en vidéo