Par Toutatis!

Paris — En ce début de novembre, les stations de métro de Paris sont couvertes de dessins d’Astérix. Partout, des panneaux annoncent le dernier album dans lequel l’invincible Gaulois va prêter main-forte à un ami écossais. En descendant d’une voiture la semaine dernière, je me suis dit que le grand Goscinny, décédé en 1977, était mieux là où il était. Sur le tablier de Bonemine, la célèbre épouse du chef Abraracourcix, quelqu’un avait écrit « Vive Le Pen ! » Le message était évident : se revendiquer du petit village assiégé, de ces Gaulois qui combattent les Romains, de ces mangeurs de sangliers grands buveurs de cervoise, et plus généralement de cet esprit tellement français, c’était soutenir l’extrême droite, prêcher le racisme et rejeter l’Autre.

 

Pauvre Astérix ! Pauvre Goscinny ! L’exemple aurait pu se retrouver parmi d’autres dans le dernier livre d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse (Stock). Cette identité, c’est évidemment la française, une identité que l’écrivain décortique comme personne pour mieux révéler la profondeur du malaise. Alain Finkielkraut ne craint pas la nostalgie qui, contrairement à ce qu’on croit, est ce sentiment noble d’humilité qu’impose la connaissance de l’histoire. Mais, ce n’est pas tant de nostalgie qu’il est question dans ce livre que de cette incontournable question : pourquoi certains prennent-ils un plaisir ineffable à piétiner ce qui faisait (et fait encore) la France ?

 

Pour comprendre la crise française, Alain Finkielkraut nous amène par la main au coeur de cette identité blessée. Or, qu’y découvre-t-il ? La littérature et les femmes ! Oui, c’est parce que la France est depuis l’époque classique une société où les rapports entre les sexes sont régis par un code subtil, un art de vivre complexe qui a toujours fait une large place aux femmes et à la séduction, nous dit Finkielkraut, que celle-ci a mis la littérature au coeur de son projet national. Reprenant cet héritage de l’ancien régime, la République l’a démocratisé. C’est pourquoi elle a mis la culture et le livre au centre de sa principale institution, l’école.

 

Or qu’arrive-t-il de cette identité à une époque où la galanterie est dénoncée comme un subterfuge sexiste et où le « droit de voiler les femmes » est devenu un droit de l’homme ? Que se passe-t-il lorsqu’au nom de la « coolitude » l’école ne se donne plus pour but de former des citoyens cultivés mais de bons comptables ?

 

La violence des banlieues ne serait-elle pas liée, demande Finkielkraut, « à l’exclusion de la féminité et au désert affectif qui en résulte ? » Bref au rejet de la beauté et d’un art de vivre qui cultive la délicatesse des sentiments plutôt que leur expression spontanée tant vantée par les psys d’aujourd’hui. Au fond, loin de protéger la pudeur de Dalila Awada, le voile véhicule en négatif la même image violente des femmes que la pornographie ambiante.

 

Choc culturel

 

Pour comprendre l’étendue de la crise, il faut y ajouter le choc culturel provoqué par une nouvelle immigration. Car, c’est bien la première fois que, dans ce vieux pays d’immigration qu’est la France, certains groupes revendiquent ouvertement le droit de ne pas s’intégrer et contestent une laïcité fruit de plusieurs siècles de combats souvent sanglants. L’historien Pierre Nora (Recherches de la France, Gallimard) le disait récemment en d’autres mots : « L’islam dans son principe, ne faisant guère de différence entre le politique et le religieux, repose le problème que l’on avait cru résolu pour le christianisme. » Il y a de cela plus d’un siècle !

 

Comment dès lors reprocher aux Français de ne plus se sentir chez eux, sous les pressions conjuguées de la mondialisation et d’une immigration mal contrôlée ? À moins de croire que l’ouverture à l’Autre (avec la majuscule !) consisterait à piétiner sa propre appartenance pour mieux se dissoudre dans le magma multiculturel européen ou nord-américain. Un pas que certains ont allègrement franchi, en France comme au Québec.

 

Personne n’accusera Alain Finkielkraut de ne pas avoir réfléchi aux conséquences de la Shoah. Bien au contraire, cette hantise est plus que « légitime », dit-il, elle est même indispensable. Mais elle ne doit pas nous empêcher de nous demander si, après Auschwitz et le colonialisme, nos démocraties sont condamnées à cette lente dissolution démocratique dans une culpabilité sans fin « afin de ne pas nourrir la bête ».

 

Comme toujours chez Finkielkraut, il y a dans ce livre des intuitions lumineuses. Certaines fulgurances sont parfois si tranchantes qu’elles empêchent parfois de voir que si un village gaulois subsiste quelque part, c’est justement en France qu’il se trouve. Si la guerre fait rage, c’est aussi que les résistants n’ont pas dit leur dernier mot.

 

En ces temps de morosité identitaire et de débat sur la laïcité québécoise, la lecture du dernier livre d’Alain Finkielkraut pourrait être salutaire. C’est un antidote indispensable contre ce mal du siècle que l’on pourrait appeler l’air du temps.

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9 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 1 novembre 2013 06 h 34

    M. Finkielkraut

    Le problème de M. Finkielkraut, que j'ai souvent vu dans des débats à la télé française, c'est d'aller chercher des arguments compliqués pour expliquer des problèmes simples.

    C'est quelqu'un qui s'est toujours opposé aux droits des gais sous prétexte que cela mettrait en péril la dualité homme/femme. Il a l'air de penser que tout n'est qu'une construction culturelle ou idéologique.

    Le problème en fait est bien simple: on se sert des différences (race, religion, orientation sexuelle) pour justifier les inégalités. On pourrait aussi dire que plus une société est homogène, plus elle a le potentiel d'être intolérante.

    Si la France était un pays plus homogène, les difficultés économiques seraient vécues autrement. Si il n' avait plus les gens d'origine arabe ou africaine pour à la fois exclure, exploiter et faire peur, et bien l'Autre, se serait le Belge, l'Italien, l'Espagnol. Le pays serait blanc et catholique, les gais n'auraient peut-être pas le droit d'exister et l'on retournerait probablement les femmes dans leurs maisons, sous prétexte qu'il faut respecter la différence des sexes.

    Il y a des intellectuels français plus sympatiques que M. Finkielkraut. On peut penser par exemple à Edgar Morin, qui est quelqu'un d'ouvert et de tolérent, et qui ne cherche pas à inférioriser les minorités et les autres cultures.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 1 novembre 2013 10 h 53

      Des arguments compliqués et des affirmations étonnantes!

      "La galanterie est dénoncée comme un subterfuge sexiste", est-ce une affirmation de M. Finkielkraut? Je me souviens, M. Rioux, que vous avez déjà écrit un article mêlant justement galanterie et agressions sexuelles, du temps de l'"affaire" Dominique Strauss-Kahn.

      La violence des banlieues serait liée « à l’exclusion de la féminité et au désert affectif qui en résulte ? » Les bras m'en tombent! Mais quelle est cette drôle d'association? On a le goût de constater que le changement des rapports d'égalité hommes-femmes a fait de l'effet à M. Finkielkraut!

  • Catherine Paquet - Abonnée 1 novembre 2013 07 h 06

    Être raciste sans en avoir l'air...

    ...ce serait de soutenir qu'on peut "s'ouvrir à l'Autre, (mais) sans piétiner sa propre culture". En d'autres mots. Attention à la culture de l'Autre. N'en fréquerntez pas trop, ni trop souvent. Cela pourraît vous amener à détester la vôtre. Affirmez-vous. Mais attention, votre culture est différente de celle de l'Autre. Supérieure ?.. on ne sait pas. Vous êtes peut-être menacés, sans le savoir... etc...etc...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 novembre 2013 07 h 09

    Je compte bien lire le livre

    Merci.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2013 07 h 39

    Toutatis, protecteur en France et guerrier au Québec ???

    S’il y a morosité identitaire en France, c’est que le «vivre-ensemble» construit par le peuple français, notamment par l’école et la laïcité, s’est inscrit dans un univers où l’État-nation avait préséance.

    Avec la fin des Trente glorieuses, la création de l’Union européenne et l’implosion de la Russie à la suite de la chute du mûr de Berlin, les construits antérieurs furent ciblés de diverses façons, l’immigration en étant une, notamment lorsqu’elle donne lieu à l’implantation de fondamentalistes évangélistes.

    En Europe, presque tous les États souverains actuels en sont perturbés. Les éléments constitutifs de leur citoyenneté et de la laïcité qu’ils valorisent doivent être revisités pour affirmer leur pertinence, définir les seuils infranchissables et stopper des pratiques inacceptables au sein des institutions publiques et dans les lieux publics.

    Au Québec, puisque vous faites allusion au débat en cours sur la laïcité, les choses se présentent différemment. La laïcité est devenue une pratique dans le sillage de la Révolution tranquille. Par ailleurs, le Québec n’est pas un État souverain. Le Canada l’est et s’est doté d’une charte des droits et libertés que les juges de la Cour suprême ont mandat de faire valoir.

    Or, c’est précisément ces juges et cette charte qui malmènent les pratiques d’une laïcité québécoise tacitement déployée. Pour qu’elle s’enracine, elle devra être encadrée légalement et soustraite des jugements de cette cour et de la charte canadienne.

    Si ce n’est pas le cas, le respect envers le peuple québécois et ce qu’il a construit n’aura de cesse de se transformer en peau de chagrin.

    • Yann Ménard - Inscrit 1 novembre 2013 10 h 14

      Très juste.

      Des questions comme la laïcité -- ce genre de contrat social intégrateur républicain -- ne peuvent à peu près plus se penser dans un contexte postnationaliste pour lequel l'individu devient la référence ultime, alors que le communautaire se définit de plus en plus en termes de diasporas migrantes. Il devient dès lors conceptuellement impossible d'arrimer des populations à une communauté de destin, territoriale et nationale. Tout au contraire, on voit s’exacerber les sentiments identitaires pluriels sous couvert d’appels aux droits et libertés fondamentales. C’est ce que nous voyons se formuler avec le débat sur la Charte, quand des individus nous disent que c’est leur voile ou l’autoroute.

      Le tout conduira, à terme, à la dislocation de l’idée même de la nation, de toute idée d’une communauté historique qui se fonde dans le pluralisme. À terme, cela conduira à ce que l’hétérogénéité l’emporte. C’est ce que voit et dénonce Finkielkraut. Pour plusieurs, cela fait de lui un réactionnaire… J’y vois plutôt un conservatisme lucide.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2013 07 h 42

    Toutatis : protecteur en France et guerrier au Québec ???

    S’il y a morosité identitaire en France, c’est que le «vivre-ensemble» construit par le peuple français, notamment par l’école et la laïcité, s’est inscrit dans un univers où l’État-nation avait préséance.

    Avec la fin des Trente glorieuses, la création de l’Union européenne et l’implosion de la Russie à la suite de la chute du mûr de Berlin, les construits antérieurs furent ciblés de diverses façons, l’immigration en étant une, notamment lorsqu’elle donne lieu à l’implantation de fondamentalistes évangélistes.

    En Europe, presque tous les États souverains actuels en sont perturbés. Les éléments constitutifs de leur citoyenneté et de la laïcité qu’ils valorisent doivent être revisités pour affirmer leur pertinence, définir les seuils infranchissables et stopper les pratiques inacceptables au sein des institutions publiques et dans les lieux publics.

    Au Québec, puisque vous faites allusion au débat en cours sur la laïcité, les choses se présentent différemment. La laïcité est devenue une pratique dans le sillage de la Révolution tranquille. Par ailleurs, le Québec n’est pas un État souverain. Le Canada l’est et s’est doté d’une charte des droits et libertés que les juges de la Cour suprême ont mandat de faire valoir.

    Or, c’est précisément ces juges et cette charte qui malmènent les pratiques d’une laïcité québécoise tacitement déployée. Pour qu’elle s’enracine, elle devra être encadrée légalement et soustraite aux jugements de cette cour et de la charte canadienne.

    Si ce n’est pas le cas, le respect envers le peuple québécois et ce qu’il a construit n’aura de cesse de se transformer en peau de chagrin.