Québec - États-Unis

Il y a dix ans à peine, personne n’aurait pu imaginer que quatre cinéastes d’ici s’en iraient travailler aux États-Unis, en anglais, propulsés par les succès à l’international de leurs films tournés chez nous, en français. Il y a dix ans, le milieu du cinéma d’ici était préoccupé par deux facteurs purement économiques : le box-office national, seule mesure de succès reconnue par nos institutions encore myopes, et le nombre décroissant de tournages américains sur notre territoire, inversement proportionnel au taux de chômage, dans un secteur saturé de techniciens et d’artisans.

 

Personne, pas même les principaux concernés, n’aurait pu prédire qu’en l’espace de quelques mois, Denis Villeneuve (Prisoners, déjà sorti), Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club, en salle aujourd’hui), Ken Scott (Delivery Man, en salle le 22 novembre) et Philippe Falardeau (The Good Lie, attendu début 2014) offriraient quasi simultanément aux spectateurs du monde entier un film produit aux États-Unis, qui dans le giron des grands studios (Villeneuve et Scott), qui chez les indépendants (Vallée et Falardeau). Personne n’a eu le temps de voir venir le phénomène d’assez loin pour s’en inquiéter, avec raison peut-être, le déplorer, à tort sans doute, ou simplement s’interroger sur ce qu’il nous révèle.

 

À savoir que notre talent est plus mobile et volubile que notre industrie. Telle qu’elle est, c’est-à-dire fondée sur le financement public, celle-ci n’a pas les moyens de produire des films à grands budgets destinés à un marché plus large que celui de leur lieu de naissance. Vallée a bien tenté de faire Dallas Buyers Club au Québec, avec des fonds privés, histoire de briser le modèle. Sans succès. Paradoxalement, il l’a produit aux États-Unis avec un budget inférieur à son C.R.A.Z.Y, soit moins de 5 millions de dollars, dont 3 millions sont sortis du coffre d’un milliardaire texan.

 

Entre le budget d’un film et son potentiel de rayonnement à l’international, on ne peut faire de corrélation sûre. Mais les Américains ont d’autres atouts : des budgets de campagne de marketing faramineux, parfois égaux à ceux dédiés à la production ; un accès rapide et efficace à la majeure partie des territoires industrialisés de la planète ; enfin, et ce n’est pas rien mais ça nous fait sourire quand même, du star-power. Tête d’affiche du film de Falardeau (et de celui que Vallée tourne présentement en Oregon), Reese Witherspoon n’est peut-être plus la vedette qu’elle était lorsqu’elle a remporté son Oscar pour Walk the Line en 2005. Mais il reste qu’en Chine ou en Allemagne, son nom a plus de portée que celui de Fellag ou de Michel Côté - cela dit sans rien enlever au talent de ces derniers. Pareillement, Matthew McConaughey (Dallas Buyers Club), Hugh Jackman (Prisoners), Vince Vaughn (Delivery Man) ne sont pas seulement des noms. Ce sont des sésames qui ouvrent toutes les portes. Et ils s’achètent, avec de l’argent, peu importe la devise.

 

Ce que les Canadiens anglais vivent avec leurs acteurs, qui s’envolent vers Los Angeles dès que leur carrière décolle à Toronto, le Québec pourrait le vivre avec ses cinéastes. Loin de moi l’idée d’empêcher la libre circulation des talents d’ici. Et qui de mieux pour protéger notre culture francophone aux États-Unis que des ambassadeurs d’ici entendus là-bas ?

 

Mais il me semble que l’exil temporaire de nos cinéastes vers les États-Unis (ils ont tous des projets en développement au Québec, rassurons-nous) devrait servir à convaincre des investisseurs privés d’ici de contribuer au financement de longs métrages. Le financement public est une nécessité, cela dit. Pour donner naissance et faire croître le talent de nos cinéastes et artisans. Pour soutenir, sans relâche, les voix d’artistes qui ne s’inscrivent pas dans le courant du commerce. Mais il ne devrait pas être une prison dont il est impossible pour les créateurs de se libérer sans du même coup devoir s’exiler du pays.

 

***

 

La beauté de l’appel entendu par nos cinéastes québécois ? Ceux-ci ont profité de l’occasion pour faire travailler des artisans reconnus d’ici. La direction artistique de Prisoners est l’oeuvre de Patrice Vermette (Café de Flore, 1981), les costumes, de Renée April, déjà bien établie aux États-Unis (Rise of the Planet of the Apes, Source Code). La direction photo de Dallas Buyers Club est signée Yves Bélanger (Laurence Anyways), celle de The Good Lie, Ronald Plante (Funkytown). Richard Comeau signe également le montage du film de Falardeau, dont la post- production a été réalisée au Québec, tout comme celle de Dallas Buyers Club, avec des équipes 100 % québécoises.

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