Perspectives - Désindustrialisation hâtive

Présentées comme les nouvelles manufactures du monde, les économies émergentes donnent déjà des signes de désindustrialisation. Ce phénomène pourrait ralentir leur rattrapage économique et social.
 

 

La nouvelle a de quoi surprendre venant d’un pays qui compte presque 1,4 milliard d’habitants et qu’on dit être devenu la manufacture du monde. Le géant taïwanais de l’électronique Foxconn se plaint d’avoir du mal à trouver de la main-d’oeuvre pour ses usines en Chine. « La jeune génération ne veut plus travailler dans les manufactures, elle préfère aller dans le secteur des services, dans Internet ou dans tout domaine où le travail est plus relaxant », se plaignait au début du mois son fondateur, Terry Gou, dans le Financial Times.

 

Il est vrai que le plus grand employeur privé en Chine (avec plus d’un million de travailleurs) a fait l’objet de nombreuses critiques par le passé pour ses mauvaises conditions de travail. Mais depuis, on rapporte qu’il les a améliorées, en plus d’avoir augmenté sensiblement les salaires. Cette pénurie de main-d’oeuvre survient en dépit du fait qu’il a entrepris, depuis quelques années, le transfert de plusieurs activités dans les régions plus à l’intérieur du pays, là où la main-d’oeuvre était censée être plus disponible et moins exigeante que dans les zones où s’est concentré le miracle économique chinois jusqu’à présent.

 

Le fabricant, entre autres des iPad et des iPhone d’Apple, dit vouloir s’adapter en augmentant l’automatisation de sa production et en en déménageant une partie vers d’autres économies émergentes d’Asie, comme l’Indonésie. Il dit aussi vouloir diversifier ses activités en Chine en réduisant le poids de sa production manufacturière et de ses exportations pour profiter plutôt de la croissance rapide du marché intérieur et augmenter son offre du côté des services, de la vente de détail et du commerce électronique.

 

Accélération de l’histoire

 

Le passage d’une économie essentiellement agraire à une économie industrielle, puis à une économie de services est un phénomène bien connu, rappelait récemment l’expert en économie politique de l’Université Princeton Dani Rodrik, dans le site Internet d’analyse Project Syndicate. Représentant 45 % de l’emploi au Royaume-Uni avant la Première Guerre mondiale, et près de 30 % encore au début des années 70, le secteur manufacturier n’atteint même plus les 10 % aujourd’hui. La même évolution s’est produite, à différents degrés, dans tous les pays développés, le sommet atteint par le secteur manufacturier avant qu’il ne décline s’étant élevé, par exemple, entre 25 % et 27 % aux États-Unis, à 40 % en Allemagne et à 28 % en Corée du Sud.

 

C’est au tour aujourd’hui des économies émergentes de voir reculer le poids relatif de leur secteur manufacturier, mais alors qu’il est loin d’avoir eu le temps d’atteindre des niveaux comparables à ceux des belles années de leurs prédécesseurs, observe Dani Rodrik. Ce déclin a commencé à la fin des années 80 au Brésil, alors que la proportion d’emplois manufacturiers n’était que de 15 %. En Inde, le recul a commencé il y a une dizaine d’années, à partir d’un sommet de seulement 13 %. En Chine, le niveau maximum atteint aurait été de 15 % et déclinerait depuis.

 

Cette différence entre le parcours des pays développés et les économies émergentes tient sans doute en partie au fait que ces dernières continuent de compter de larges populations agricoles, explique l’expert américain, bien que l’on y voie de plus en plus de gens passer directement de la ferme au secteur des services. On pourrait aussi ajouter que le niveau d’automatisation du secteur manufacturier est sans doute beaucoup plus élevé aujourd’hui et que la mondialisation place les économies émergentes face à une concurrence beaucoup plus forte de la part des autres pays que ce à quoi étaient confrontés les manufacturiers occidentaux il y a 40 ans.

 

Quoi qu’il en soit, dit Rodrik, le fait d’escamoter l’étape industrielle les empêche de profiter de son effet d’accélérateur, qu’elle a eu par le passé, non seulement de la croissance économique, mais aussi de l’organisation des mouvements ouvriers et du développement de la démocratie représentative.

 

Renversement de l’histoire

 

Ironiquement, il est question, au même moment, d’un retour du manufacturier dans les pays développés. Aux États-Unis, ce phénomène, encore modeste, tient principalement à la baisse marquée du coût de l’énergie due à l’exploitation des gaz de schiste. De manière plus générale, on pense que la segmentation de plus en plus fine des marchés ainsi que l’avènement de nouvelles innovations technologiques, comme l’imprimante 3D, rapprocheront considérablement les lieux de fabrication des consommateurs.

 

Pour revenir à Foxconn et à son intention de profiter beaucoup plus de la croissance rapide de la demande intérieure chinoise, elle devra apprendre à composer, non seulement avec les nouvelles préférences des travailleurs en Chine, mais aussi avec celles de ses consommateurs. Ces derniers ne cachent pas, pour le moment, leur fort penchant pour les marques étrangères, aussi bien en matière de voitures et d’appareils électroniques qu’en ce qui concerne les produits de luxe, les articles de mode ou même les couches, rapportait la semaine dernière un autre article du Financial Times. Bien que certains de ces produits soient fabriqués dans des pays émergents, comme les iPad de Foxconn, leur vente rapporte souvent plus aux pays étrangers (occidentaux) qui en font la conception et le marketing qu’aux pays (comme la Chine) qui en font l’assemblage final. « Ce n’est évidemment pas le but recherché par le virage chinois vers une économie de consommation », observait le quotidien britannique.

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