Lettre à Pierre Falardeau

Résistance, un recueil des dernières chroniques de Pierre Falardeau publiées dans l’hebdomadaire Ici en 2008 et en 2009, permet de réentendre la voix enflammée de l’intellectuel populaire.
Photo: Martin Leclerc Résistance, un recueil des dernières chroniques de Pierre Falardeau publiées dans l’hebdomadaire Ici en 2008 et en 2009, permet de réentendre la voix enflammée de l’intellectuel populaire.

Cher Pierre. J’ai beau être, comme tu aimais me désigner, un chrétien progressiste, je ne suis pas sûr que, de là où tu es, tu pourras lire cette lettre. L’espérance chrétienne donne de l’élan et aide à vivre, mais elle ne fournit aucune certitude bétonnée quant à l’après-mort. M’entendras-tu, Pierre ? M’entends-tu ? Je ne le sais pas, mais je veux y croire.

 

C’est que, vois-tu, comme bien d’autres, comme ton fils Jules qui te signe ici une belle préface, je m’ennuie de toi. Tes colères contre les fédéralistes et les co-lonisés consentants me manquent. J’imagine la traite que tu te serais payée sur le dos de Justin Trudeau et de Thomas Mulcair si tu étais encore de ce monde. Dans le débat sur la Charte des valeurs québécoises, j’ai tendance à croire, sans en avoir l’assurance, que tu aurais trouvé Parizeau bien mou. Malheureusement, tu n’es plus là, ta fureur n’est qu’un souvenir, et j’en suis réduit à imaginer tes vociférations.

 

Par chance, la publication de Résistance, un recueil de tes dernières chroniques publiées dans l’hebdomadaire Ici en 2008 et en 2009, me permet de réentendre ta voix enflammée d’intellectuel populaire et de renouer avec ta révolte de « vieux cinéaste fatigant », comme tu te définissais toi-même. Je retrouve, dans ce livre, tes charges contre les fédéralistes dominateurs (un pléonasme, d’après toi), contre les affairistes, contre les journalistes d’opinion qui nourrissent le ronron ambiant, contre la bêtise commerciale qui envahit tout, même les arts. Je retrouve aussi ton amour du Québec, physique et immatériel, ta fraternité avec les créateurs engagés pour la justice et toutes les indépendances, ta passion du sport, de la boxe surtout, et ton humour ravageur.

 

Humour et politique

 

Tu étais, en effet, très drôle, cher Pierre. Ton attachement à la culture populaire québécoise s’exprimait notamment par ce trait de ton caractère. Quand tu écris de la coupe de cheveux de Jean Charest qu’elle relève d’un « curieux mélange d’Elvis Gratton et de mémère Bouchard » ou quand tu t’acharnes sur le « gros Coderre » (le croirais-tu, les Montréalais s’apprêtent à l’élire maire !), tu donnes dans un humour corporel rabelaisien qui choque les bonnes âmes, mais qui réjouit ceux qui comprennent la nature métonymique de tes vacheries. Ce qui est gros, chez Coderre, nous dis-tu, c’est sa suffisance et son opportunisme. Quant aux cheveux grattonnesques de Charest, ils ne sont que le symbole de sa pensée.

 

Tout, chez toi, l’humour, le sport, la culture, était politique. En cela, bien sûr, tu avais raison, mais tu t’exposais à l’incompréhension, dans une époque et une société comme les nôtres où la dépolitisation est devenue une nouvelle éthique. L’humour qui cartonne, aujourd’hui, est celui de l’école Rozon, conformiste, apolitique, insignifiant et, si ça paie, bilingue. Toi, tu fais rire avec Gratton, un chef-d’oeuvre (je parle du premier) de causticité politique.

 

Le sport, dit la rumeur, c’est pour se changer les idées. Toi, tu attaques Team Canada Junior, qui méprise annuellement les hockeyeurs québécois, tu te réjouis que Jean Pascal souhaite entendre l’hymne national du Québec en montant sur le podium et tu dis aimer la boxe comme tu aimes la poésie, c’est-à-dire pour te donner du courage.

 

La culture, enfin, quand elle n’est pas un strict produit commercial, est souvent considérée comme un bijou de luxe réconfortant. Toi, tu crées « pour protester, pour enregistrer [ta] dissidence, pour ne pas mourir étouffé par la rage et l’impuissance, pour montrer à tous les salauds qu’on est pas des caves et qu’on les a à l’oeil ». Tu crées en sachant que la culture, c’est « mille petites choses qui structurent ta vie », dont des oeuvres qui incarnent la culture québécoise, celle, dis-tu, que ton père t’a montrée, c’est-à-dire « la justice, la solidarité, l’amour de ton peuple ». J’aurais bien aimé, d’ailleurs, t’entendre commenter les récents succès américains des Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée. Oh boy, ça aurait fessé fort !

 

Dans une société vaguement dépressive qui cherche à oublier sa perte de repères en oscillant entre la gestion à la petite semaine et le divertissement, ta parole, Pierre, détonne, parce que, sous des allures bourrues, elle nous ramène à l’essentiel, à ce qui fait la dignité de l’humain, dans un style incandescent et rentre-dedans souverain. Pivot avait raison : tu étais un pamphlétaire de qualité supérieure, un véritable écrivain.

 

Nos désaccords

 

Nous avions, tu le sais, des désaccords. Dans une chronique parue en 2004, je te reprochais ton attitude parfois belliciste. « Les cris de guerre, écrivais-je, risquent bien plus de faire reculer la cause que de la faire avancer. » Dans une lettre ouverte parue dans Le Devoir, tu me reprochais mon angélisme, que tu attribuais à ma « sensibilité de chrétien progressiste », et tu réitérais ta « haine profonde » du colonialisme et des colonialistes, de l’exploitation et des exploiteurs.

 

Dans Résistance, tu redis cette haine. D’une certaine façon, je la comprends, mais je continue de croire que, dans la lutte pour l’indépendance et la justice sociale au Québec, elle est contre-productive et que le débat argumenté et le vote affirmatif restent nos seules armes légitimes. Au printemps 2009, lors de notre ultime rencontre, au Lion d’Or, à Montréal, tu m’invitais encore à réserver une tribune collégiale pour que nous puissions en débattre en public. Quelques mois plus tard, j’étais à tes funérailles.

 

Depuis, je pense souvent à toi. Des fois, c’est en faisant du jogging, parce que je sais que tu aimais le sport sans autre raison que pour le plaisir qu’il procure lorsqu’il est pratiqué gratuitement. Des fois, c’est en m’allumant une cigarette. Souvent, c’est en entendant des colonisés contents qui nous font des leçons d’à-plat-ventrisme ouvert. « Le seul moyen de s’ouvrir au monde, écrivais-tu, c’est d’avoir un siège bien à nous aux Nations Unies. Tous les sièges, partout, tout le temps […]. »

 

Je ne sais pas si tu pourras me lire, Pierre, mais je veux quand même te dire que nous sommes nombreux à nous sentir un peu plus seuls depuis que tu es parti.

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