Murs noirs

Michel Tremblay, j'ai beau le suivre, bon cru, mauvais cru, en prose ou au théâtre, il m'étonne parfois. Tenez! Sur les planches du Quat'sous cette semaine, devant Impératif présent (suite tardive au Vrai Monde), je l'ai retrouvé à travers une pièce dotée d'une structure inédite pour lui, si dure en son propos d'incommunicabilité désespérée. On aurait dit que le dramaturge avait frappé soudain un mur tout noir.

Dans ce drame en deux temps, père et fils échangent leurs rôles sur fond de dévouement haineux, de ressentiment incurable, atroce, sans pardon possible. André Brassard, le vieux compagnon affaibli par la maladie, nous y sert une mise en scène aussi minimaliste que le décor, pour un affrontement qui n'en est pas un. Plutôt deux soliloques criant sans fin dans le désert d'une chambre d'hôpital.

La pièce aura sans doute son lot de critiques plutôt négatives. Il lui manque une scène finale, un acte ultime porteur d'une conclusion, d'une réconciliation peut-être, ou juste d'un appel d'air. Le texte, à travers ses répétitions voulues, semble un peu atone, mais il enfonce un clou qui résonne en nous.

Ce qui m'a frappé cette semaine au Quat'sous, c'est à quel point Tremblay change de langage et de ton quand il aborde l'univers du père, à quel point le continent maternel fut pour lui plus fécond, plus truculent, plus surréaliste, plus inspirant que le territoire paternel. Dans Impératif présent, où fils (Robert Lalonde) puis père (Jacques Godin) affrontent leur vis-à-vis réduit à l'impuissance de l'aphasie, le vocabulaire n'est plus le même, soudain plus sec, sans les sacres, les cris, les rêves collés aux jupes de la maman. La rédemption du Tremblay créateur est venue des femmes: grosses, agitées, aimantes, généreuses, fantaisistes. En cela, il est emblématique de son peuple, sous tutelle de matriarcat, avec une femme en figure de proue et un homme mal accroché qui rame en arrière.

Le père québécois a inspiré chez nous des oeuvres en ligne de fuite, poursuivant la figure d'un tuteur échappé: le père absent, le père humilié, le père castrateur, le père impossible à contenter, le père manquant de tous les fils manqués. Tant d'artistes ici ont écrit des pièces et des romans, tourné des films pour gagner le respect et l'approbation de ce père-là, demeurant les mains vides, étreignant un fantôme qui se dérobe sous leurs doigts.

On dit de notre cinéma qu'il est celui de la quête impossible du père, que Gilles Carle et tous les autres l'ont déclinée sur tous les tons. En ce sens, le récent Gaz Bar Blues, de Louis Bélanger, semble une vraie libération. Enfin à l'écran, un géniteur présent, aimant, trop aimant, d'ailleurs! Mais pareille lettre d'amour au père constitue une rareté chez nous. Mères lumineuses, pères de l'ombre; tel est le leitmotiv habituel, collé à nos réalités d'ailleurs, transmué au théâtre comme partout.

Impératif présent crie encore ce besoin d'un acquiescement paternel. Et dans la pièce de Tremblay, le mépris vibre dans les deux camps: le père moins instruit que le fils, souffrant du regard accusateur posé sur lui, rongeant son frein de mortification; le fils en carence perpétuelle d'une bénédiction, rendu furieux de frustration. Et les paroles impossibles à dire qui ne furent jamais échangées à temps. L'animosité, le fiel. Air connu. «Familles, je vous hais!», disait Gide.

En création, ce sentiment de haine-là, souvent latent dans la vie, peut devenir un monstre de rancoeur, comme dans cette pièce de Tremblay, étouffant dans son huis clos. Toutes ces oeuvres consacrées aux pères démissionnaires parlent des vieilles plaies nationales toujours ouvertes. Mais l'art n'est-il pas fait pour ouvrir une trappe de libération afin de nous entraîner ailleurs, plus haut, plus loin en délivrant son monde? On s'interroge.

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Famille pour famille, j'ai éprouvé un vrai malaise, loin de la fiction, plutôt du côté de la vraie vie carburant au drame pur, en parcourant Ma fille Marie, le livre que Nadine Trintignant a consacré à sa comédienne de fille rouée de coups à Vilnius par son compagnon. À cause de la vitesse à laquelle ce livre-là fut écrit. Il sort si vite après cette mort terrible du 1er août... La souffrance, la révolte, la haine à vif d'une mère qui a perdu sa fille dans des circonstances inacceptables éclatent à chaque ligne, mais aussi le remords de n'avoir pas deviné la violence subie par sa Marie, malgré les signes de son désarroi. «Quelque chose d'obscur, que je sentais sans pouvoir le nommer, était tombé sur toi comme le voile noir des veuves», écrit cette mère qui n'a pas su voir et ne se le pardonnera jamais, et qui déteste l'assassin de tout son coeur brûlant.

Le malaise s'accroît lorsqu'on découvre la petite feuille volante insérée dans le livre par l'éditeur de chez Fayard, qui tâche tant bien que mal de se protéger contre les poursuites de Bertrand Cantat, le présumé meurtrier que Nadine Trintignant, hors d'elle, appelle meurtrier tout court à pleines pages du livre. Et comment lui reprocher de le faire? Les preuves sont là, les aveux faits, l'horreur étalée.

«L'éditeur rappelle qu'en vertu des articles 6-2 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et 9-1 du Code civil, toute personne est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie jusqu'au tribunal», lit-on sur cette feuille-là. Et pareil jargon juridique prudent posé sur une tragédie sans nom donne envie de pleurer d'absurdité.

J'ai exploré des univers tristes cette semaine, frappé des murs noirs dans le froid de l'automne. Ils parlaient de familles, de rendez-vous manqués et de haine. Et je me suis dit qu'il devait exister, par-delà les nuages, une sorte d'apaisement et que la seule voie possible, c'était sans doute d'apprendre à le chercher, même à travers les pires brouillards, avec une éclaircie au bout. Qui sait?

otremblay@ledevoir.com