Ne pleurez pas, «Janette», nous les dévoilerons

C’est à cause de l’influence de la civilisation d’Athènes, qui tenait la femme pour un être limité, utile à la seule reproduction, que l’idée de l’infériorité de la femme a imprégné la culture occidentale pendant de longues années.
Photo: Agence France-Presse (photo) Louisa Gouliamaki C’est à cause de l’influence de la civilisation d’Athènes, qui tenait la femme pour un être limité, utile à la seule reproduction, que l’idée de l’infériorité de la femme a imprégné la culture occidentale pendant de longues années.

Les gens du Québec le savaient : de toutes les femmes du pays, c’est Janette (Mme Bertrand, du son propre nom) qui aura, plus qu’aucun homme d’ici, déculotté les tabous sur le sexe, le péché et autres misères d’antan. Mais on ignorait que cette amazone devenue auteure dramatique maîtrisait aussi l’histoire des religions. Tout bon intellectuel, certes, doctor in omnibus rebus et quibusdam aliis*, va répétant que c’est de la religion que vient tout le mal. Mais il appartenait aux « Janette » d’en démasquer les coupables : les hommes.

 

Pourtant, les femmes sont-elles opprimées par la religion ? Et faut-il dire à celles du Québec, avec ces auteures, actrices et Julie Snyder, que « les hommes ont de tout temps, et encore de nos jours, utilisé la religion dans le but de dominer les femmes, de les mettre à leur place, c’est-à-dire en dessous d’eux » ? Les Québécoises inquiètes d’un tel « retour en arrière » auront toute une surprise en jetant un regard rétrospectif sur les religions de l’Antiquité.

 

À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) s’est penché sur le sort fait alors aux femmes du Proche-Orient, notamment dans les cultures à la base de la civilisation occidentale. Une recherche de Geneviève Proulx, Perceptions, préjugés et fantasmes chez les Grecs. Hérodote et les femmes barbares (2001), confirme que si les femmes sont, en général, confinées à un rôle de reproduction, des religions leur reconnaissaient parfois une étonnante égalité avec les hommes.

 

Ainsi dans l’Égypte ancienne, les femmes effectuent des tâches ailleurs réservées aux hommes. Elles leur sont égales et possèdent les mêmes droits. Cette égalité, écrit Christian Jacq, un spécialiste de cette époque, est « une valeur fondamentale de la société pharaonique ». Ces femmes gardent leur nom et peuvent le donner à leurs enfants. On en trouve fonctionnaires, inspectrices aux finances, voire sur le trône. La majorité des Égyptiennes dépendent de leur mari, mais pour une raison économique.

 

Elles participent aux activités religieuses et y occupent des fonctions sacrées parmi les plus importantes. Ailleurs, dans des cultures où l’on trouve des pratiques comme la polygamie, d’autres femmes jouissent d’une grande liberté sociale et ne sont pas réduites à une vie domestique. Ainsi en Mésopotamie (l’Irak actuel), les femmes libres (c’est-à-dire non esclaves) peuvent avoir des biens et en disposer. Elles ont un statut social reconnu, bien que pour leur rôle de « maîtresse de maison », elles dépendent de volontés masculines.

 

D’où vient alors, peut-on se demander, que les religions monothéistes qui ont façonné la civilisation occidentale aient acquis la réputation, en apparence méritée, d’être foncièrement misogynes? Ce statut inférieur qu’on y trouve encore pour les femmes, et que les féministes modernes contestent à bon droit, ne tient pas essentiellement à des principes théologiques. À l’origine de la tradition judéo-chrétienne, en effet, Dieu n’a pas seulement fait l’homme « à son image », il l’a également fait « homme et femme ».

 

Comment donc la culture occidentale, héritière de la civilisation gréco-romaine, a-t-elle pu traiter la femme comme un être essentiellement et naturellement inférieur ? La réponse se trouve dans la philosophie grecque, qui a contaminé la pensée et les institutions tout autour de la Méditerranée. Même les peuples « barbares » envahissant l’Europe, et dont les femmes avaient parfois un statut d’égalité, ont eux aussi, en se convertissant à la nouvelle religion de Rome, cédé aux conceptions réductrices de la femme.

 

Le coupable ? La brillante civilisation d’Athènes. Ces Grecs polythéistes ont inventé la philosophie, la raison, la science, rejeté la tyrannie et forgé l’idée de l’égalité entre citoyens libres, bref la démocratie et l’autorité des lois. Ils méprisaient les « Barbares » arriérés peuplant le reste du monde connu. Ils en rejetaient la polygamie comme les Égyptiens, eux aussi monogames, mais tenaient la femme pour un être limité, utile à la seule reproduction, et dangereuse quand elle sortait de son rôle.

 

Certes, chez autres peuples, des femmes avaient participé à la vie publique, même fait la guerre et exercé le pouvoir politique. Mais les Grecs auront préféré y voir, plutôt que des capacités égales à celle des hommes, la cause principale du malheur des familles et des nations. D’où le récit mythique sur l’origine des femmes, la fameuse Pandore par qui cette « race maudite » est entrée dans le monde, séduisante, instable, avide de sexe et dangereuse.

 

Le théâtre grec ne manquera pas de ces héroïnes, qui connaîtront une fin désastreuse pour elles-mêmes et pour leurs proches. Dans cette littérature antique, les femmes sont présentées comme capables d’excès de violence et restent donc un sujet d’inquiétude pour l’époque. Elles ne sont « jamais complètement domestiquées », résume Geneviève Proulx, et à tout moment « leurs pulsions meurtrières peuvent surgir ». Poètes et dramaturges en parlaient, mais c’était pour inviter la Grèce à s’en méfier.

 

Le Québec aurait-il échappé à cette conception ? Probablement pas. Et, si le catholicisme en fut ici un véhicule, ce n’est guère en supprimant des symboles religieux qu’on en préservera la société. Nul n’oserait interdire à Montréal les pièces d’Aristophane ou d’Eschyle sous prétexte que ce théâtre, en associant la femme à un « danger », menace l’égalité entre les sexes. Si danger il y a, peut-être devrait-on plutôt le chercher parmi les nouveaux cultes à la mode. Bref, ne pleurez pas, «Janette», nous les dévoilerons…

 

 

*Savant en toutes choses et en quelques autres.

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