Préjugés

Mercredi soir, au milieu de la foule agglutinée sur le plancher de bois patiné du théâtre Corona, Francis crie avec ceux qui lui ressemblent.

 

« Bouhhh ! », chahutent-ils. Sur scène, Josh Tillman alias Father John Misty vient de prononcer le nom de « Quebec City ». C’est la mention de la capitale qui génère cette réaction viscérale d’une poignée de spectateurs. Dont Francis.

 

28 ans, né à Terrebonne, il habitait dans le Mile End avant que les hipsters n’envahissent le secteur, aime-t-il raconter, ignorant que tout ce qu’il dit, porte, lit et écoute hurle son appartenance à cette meute qui mâchouille les restes d’une culture zombifiée par l’ironie. Il se plaît à croire qu’il est tolérant. Vigoureusement anti-Charte, Francis croit qu’on ne devrait pas juger toute une classe de citoyens en la réduisant à l’expression de ce qu’elle a de pire.

 

Des fois, l’ironie, c’est drôle quand même, non ?

 

On change de lieu. Et de personnage. Cette chronique est une galerie de portraits que file un trait commun.

 

Jean-Fred a fui la Beauce qui l’étouffait. En découvrant le quartier Saint-Jean-Baptiste de Québec, il a trouvé le monde qu’il espérait, à distance confortable de l’agitation des grandes cités dans lesquelles il a le sentiment de disparaître. Québec, c’est la ville sans vertige.

 

Jean-Fred est amateur de voyages : destinations exotiques (Guatemala, Maroc) et relativement branchouilles (Barcelone, Berlin, Portland) où il évite scrupuleusement les pièges à touristes pour mieux jouer au résident local ou à l’explorateur déluré. En s’élevant au-dessus des habitudes de la masse, il a le sentiment d’adhérer à une forme de consumérisme plus acceptable.

 

Marie-Pier habite à Boucherville. Elle s’est habituée au trafic, se convainquant même qu’elle ne déteste pas les heures de solitude obligée dans sa voiture entre sa grande maison et le centre-ville.

 

Chaque année, elle donne à La Maison du père et à Centraide. Elle n’a jamais parlé à des itinérants ou à des mères de famille qui tirent le diable par la queue. Marie-Pier donne pour apaiser sa conscience. Marie-Pier aime l’idée qu’elle se fait d’elle-même comme d’une personne aimable, gentille, empathique. Au coeur de ses pensées secrètes, cette idée refait pourtant surface : que les pauvres sont sûrement un peu flemmards, que s’ils se bottaient le cul, ils s’en sortiraient mieux, c’est sûr. Que sans l’aide sociale comme bouée, ils apprendraient à nager.

 

Philippe croit que les femmes font de moins bons ingénieurs. Régis pense que les fonctionnaires sont des crosseurs. Martine, que les hippies déguisent leur paresse dans une philosophie aussi pauvre que leurs goûts musicaux et vestimentaires. Amina croit que les femmes qui viennent porter leurs enfants à sa garderie en minijupes et en décolletés sont des putes. Andrew est convaincu que les peuples du Sud sont des fainéants.

 

Janette, elle, a peur d’être soignée par une femme qui porte un foulard et voit dans ce symbole religieux une menace pour les avancées sociales auxquelles elle a contribué. Elle dit : ces femmes sont manipulées. Denise, elle, comme d’habitude, ne s’enfarge ni dans la délicatesse ni dans la nuance. Pour elle, les musulmanes qui portent le hidjab sont des folles incohérentes qui se cachent les cheveux et se maquillent pourtant comme des clowns.

 

Janette croit bien faire. Comme chez tous les autres personnages de cette galerie, il y a un peu de toutes ces contradictions qui nous fabriquent, et dont la complexité nous rend aussi repoussants qu’attachants. C’est notre humanité dans ce qu’elle recèle de beau, de laid, de fondamentalement fucké. Ce qui se voit cependant plus facilement chez les autres que chez soi.

 

Prenez Janette : elle ne s’imagine pas que, malgré tous ces combats pour les droits des femmes, elle porte ce que Nelly Arcan appelait une burqa de chair. Voile intégral qu’elle fait lifter au besoin, depuis aussi longtemps que je me souviens. Si on le lui demandait, pas certain qu’elle trouverait la pression sociale qui la pousse jusque sous le bistouri plus acceptable que ce qu’elle dénonce.

 

Denise ? C’est autre chose. Il y a dans ce qu’elle affirme cette confiance que confère aux vedettes le sacre culturel. Confites dans l’amour du public et les largesses de la presse, elles se croient intouchables, leur avis sur tout et sur rien livré avec l’aplomb du curé imbibé d’amour-propre.

 

Combien de fois ai-je entendu des confrères du milieu culturel dire tout le mal qu’ils pensaient d’une des pièces de la « grande Denise » avant d’aller dire le contraire de peur de subir la colère légendaire de cet ego monstrueux ? Cela n’aura sûrement pas aidé à lui donner le minimum d’humilité requis dans l’existence. Du music-hall, de la télé, des Bye bye, des comédies musicales calquées sur celles de Broadway, c’est ben l’fun. Mais être un bâtisseur culturel du Québec, ça ne fait pas de soi un expert en questions sociales.

 

Ça ne rend pas moins con non plus. Des fois, c’est même le contraire.

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