Que le débat commence

Stephen M. Harper y tenait, à cet accord commercial avec l’Union européenne (UE). Pour consolider son image de promoteur de l’économie canadienne. Pour afficher une réussite majeure en matière de commerce et faire mentir les critiques qui n’y croyaient plus après quatre années de négociations. Pour s’assurer sûrement un héritage politique et économique tangible et durable. Le choix du moment n’était pas à dédaigner non plus puisqu’il a ainsi pu détourner l’attention de ses déboires au Sénat.

 

Un autre facteur explique l’empressement du Canada à sceller cette entente. L’Union européenne est davantage intéressée par le marché américain que canadien. Or Washington et Bruxelles ont amorcé des pourparlers en juillet dernier et les deux sont pressés. Ottawa sait que le jour où un accord sera conclu entre son voisin et l’Union européenne, le Canada deviendra une préoccupation secondaire pour les Européens.

 

Toutes ces raisons ont fait en sorte que, dans la dernière ligne droite des négociations, le Canada était demandeur. Pour sceller cet accord important qui profitera à la très grande majorité des secteurs industriels canadiens, Stephen Harper a donc dû accepter de faire des compromis et de potentiels perdants.

 

Les producteurs laitiers et les fromagers du Québec arrivent en tête de liste. Ils devront faire face à une concurrence accrue des fromagers européens, qui arrivent souvent à vendre leurs produits, même ici, à un prix plus bas que le nôtre.

 

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Le gouvernement ne voulait pas insister sur le sujet hier. Toute la documentation remise aux journalistes n’en avait que pour les avantages de l’accord pour les provinces et les différents secteurs économiques. Aucune fiche d’information ne mentionnait cette ouverture aux fromagers européens, pas même celles sur le Québec et l’Ontario.

 

Les fonctionnaires n’ont pu y échapper cependant. Ils ont dû confirmer les fuites des derniers jours. Le tonnage de fromage européen accepté au Canada fera plus que doubler. Il passera de 13 000 tonnes à 30 700 tonnes. Pour rassurer les producteurs canadiens, Ottawa s’engage à verser une compensation financière en cas de perte de revenus.

 

Producteurs laitiers et fromagers québécois ont prouvé durant la crise du fromage au lait cru qu’ils pouvaient faire du bruit. Mais leur cas suffira-t-il à faire dérailler un accord qui, à bien d’autres égards, servirait l’économie canadienne ?

 

On le saura au cours des prochains mois, car le dossier n’est pas clos. On ne parle toujours que d’un accord de principe (dont on n’a pas vu le texte) qui doit être traduit en termes juridiques, ce qui prendra quelques mois. Il devra ensuite être ratifié et faire l’objet de lois de mise en oeuvre au Canada, possiblement dans les provinces, et dans les 28 États membres de l’UE. On estime que ce processus prendra de 18 à 24 mois.

 

Cela voudra dire que cet accord ne pourra plus passer sous le radar, comme ce fut le cas des négociations. Il y aura des débats parlementaires, des études en comités et des votes. Et même si toutes les provinces ont donné leur appui de principe, on ne peut exclure que l’affaire se transforme en enjeu électoral là où les gouvernements minoritaires - entendre le Québec et l’Ontario - risquent de se retrouver en campagne au cours des prochains mois.

 

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Si l’opposition à ce genre de traité commercial se mobilise, elle peut déranger. Le premier ministre Brian Mulroney en a su quelque chose lors de l’adoption de l’accord de libre-échange canado-américain. Cette entente avait pourtant une portée beaucoup plus limitée que celle de l’Accord économique et commercial global (AECG) signé hier avec l’Europe.

 

Mais le contexte était différent. C’était le premier accord du genre. Le fait qu’il soit conclu avec les États-Unis avivait de profondes craintes identitaires au Canada anglais. Les milieux communautaires, culturels et syndicaux s’inquiétaient pour l’avenir des industries culturelles, la souveraineté économique canadienne, l’avenir des programmes sociaux.

 

Au Parlement, libéraux et néodémocrates étaient farouchement contre. En juillet 1988, le chef libéral John Turner a même demandé à ses sénateurs, alors majoritaires, de bloquer le projet tant que la population ne se serait pas prononcée. L’élection qui a rapidement suivi a donné raison à M. Mulroney et l’accord est entré en vigueur le 1er janvier 1989.

 

Stephen Harper n’a rien à craindre du genre. Il contrôle les deux chambres. Aucune levée de boucliers ne s’est encore matérialisée. Et les sentiments à l’égard de l’Europe sont différents. Elle n’est pas perçue comme une menace à notre culture, ni à nos programmes sociaux, les siens étant souvent plus généreux que les nôtres. De plus, les Canadiens ont appris à vivre avec la libéralisation du commerce.

 

Un danger persiste cependant. Si le gouvernement ne met pas cartes sur table, si la propagande publicitaire prend le pas sur l’information, les citoyens auront l’impression qu’on leur cache quelque chose et la méfiance s’installera. Et ce sera au détriment de l’acceptabilité sociale de l’accord. Le vrai débat ne fait que commencer, qu’il parte du bon pied.

2 commentaires
  • Roger Lapointe - Abonné 19 octobre 2013 07 h 16

    Beaucoup de bla bla pour pas grand chose puisque l'accord ne sera valide qu'en 2015 si toutefois les 28 pays européens le ratifient et les toutes les provinces canadiennes également.
    Les médias tombent dans le panneau de la propagande harperienne en traitant ce projet d'accord comme si il était déjà en force. Charest tente de se racheter en promettant mer et monde pour le Canada mais respirons par le nez, les carottes ne sont pas encore cuites.
    C'est un couteau à deux tranchants et le tendance en Europe est d'ériger des frontières plutot que de les abattre, le Fron National en France est une force montante anti européenne tout comme dans d'autres pays.Le Québec risque d'être le grand perdant dans ce marché de dupes, ce sont les USA qui sortiront grands gagnants de cet affrontement.

    Roger Lapointe
    Rouyn-Noranda

  • Roland Berger - Inscrit 19 octobre 2013 14 h 28

    Un appui sans réserve

    Le gouvernement Marois appuie sans réserve l'accord Canada-Europe, et ce, sur la promesse que des fonctionnaires fédéraux ont faite à Pierre-Marc Johnson, ancien premier ministre péquiste. Cet appui se retournera contre lui quand les États-Unis et l'Europe auront signé leur propre accord. Comme dit le Monsieur de la Caq, on verra.