Autopsie d’un couple

Maxime-Olivier Moutier revient en force au roman avec une histoire inspirée des pièges amoureux.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Maxime-Olivier Moutier revient en force au roman avec une histoire inspirée des pièges amoureux.

Six années se sont écoulées depuis Les trois modes de conservation des viandes qui passait au peigne fin la vie d’un couple du point de vue masculin. Après un essai et une courte pièce de théâtre, Maxime-Olivier Moutier revient en force au roman. Et il enfonce le clou des rapports de couple, cette fois du point de vue féminin.

 

Depuis la parution il y a 15 ans de Marie-Hélène au mois de mars, inspiré d’une peine d’amour suivie d’une tentative de suicide et d’un internement psychiatrique, cet auteur n’a cessé de mettre en question les pièges amoureux. Parfois avec véhémence, sur le ton de la vengeance, de la provocation.

 

On ne retrouve pas dans son nouveau roman la même ferveur orageuse, la même fougue désespérée que dans l’autofiction coup-de-poing qui l’a mis au monde comme écrivain. Mais le jeune quarantenaire, devenu entre-temps psychanalyste, nous offre sans doute avec Scellé plombé son roman le plus achevé. Le plus mature ? Le plus cruellement lucide, certainement.

 

Ça se lit d’un trait. Ça coule, c’est un flot. Quel ton, quel rythme. On est dedans, complètement. Parfois, ce qui ressemble à des évidences, au détour, mais on passe par-dessus. Des pages très crues, aussi. Et quand on croit avoir tout vu, tout compris, on risque d’être encore surpris.

 

Une femme écrit, peut-être bien qu’elle parle. Peu importe, on y croit. On y croit, à cette femme, à son mal-être, son écroulement, son hébétude, sa soif de comprendre, tandis qu’elle s’adresse à son mari.

 

L’homme ne lui répond pas. Pour la simple raison qu’il est… mort. On le sait dès le début. Il a été retrouvé sur un terrain de golf. Accident, meurtre, suicide ? Des indices nous sont donnés ici et là. Puis on finira par avoir le fin mot de l’histoire.

 

Vies secrètes

 

Mais ce n’est pas vraiment ce qui importe. Bon. On peut quand même arguer que le fait de savoir que le corps a été retrouvé en morceaux a quelque résonance. Dans le sens symbolique, littéraire, métaphorique. Cet homme-là était un homme fragmenté, morcelé. Il avait une vie compartimentée. Une vie cachée dont sa femme n’avait pas la moindre idée. Mais sait-on vraiment avec qui on partage sa vie ?

 

Elle non plus, du reste, ne lui disait pas tout. Elle avait ses propres secrets. En fait, ils avaient chacun leur échappatoire, pour ne pas dire leur dépendance malsaine. Ils vivaient dans deux mondes séparés, ils étaient chacun de leur côté affligés de constater que leur couple s’effritait et ils trouvaient du réconfort là où ils le pouvaient.

 

Dix ans de mariage, trois enfants. Deux trentenaires, avec de bons emplois. Travailler plus, toujours plus, pour avoir plus d’argent, ou plutôt pour consommer davantage. La course folle, la vie à toute allure. Et puis un jour, on se réveille à côté d’un étranger. Ce pourrait être l’histoire de plusieurs couples.

 

Un bilan de leur échec amoureux : c’est ce que se propose de faire cette femme, plusieurs années après la mort de son mari, alors que les enfants ont grandi, qu’elle s’est refait une vie, qu’elle est devenue plus sage, moins exigeante, qu’elle a appris à faire des compromis, laissé tomber son orgueil. Alors qu’elle a abdiqué ?

 

La faute à qui?

 

Elle commence par étaler tout ce qui la dérangeait chez lui, énumère tous ses travers. Tout ce qui au début de leur relation ne la dérangeait pas mais a fini par lui tomber royalement sur les nerfs. Il faut dire qu’il avait changé, aussi, qu’il se laissait aller, qu’il avait grossi, ne sentait pas toujours bon…

 

Mais elle ne s’épargne pas non plus. Elle avait ses torts, elle l’avoue. Ce n’est pas lui qu’elle accuse, c’est eux. Eux deux. Elle veut comprendre ce qui s’est passé, pourquoi ils en étaient venus à ne plus pouvoir se parler, s’écouter, se comprendre, s’aimer, faire l’amour. Ils ne se disputaient même plus, ça n’en valait plus la peine.

 

« Jamais, au jour de notre rencontre, dit-elle, je n’aurais pu imaginer un tel dénouement. J’entrevoyais une vie de rêve, moi aussi, avec des enfants qui chahutent et des amis qui viennent souper. »

 

Ils se sont acharnés, malgré tout, à continuer à vivre ensemble. « Peut-être aurions-nous dû nous séparer. Nous qui ne voulions tellement pas en arriver là. Mais nous qui étions aussi devenus comme tout le monde, à la longue. » Puis : « Nous attendions que le temps passe, nous attendions de voir, de ne plus être capables. »

 

Bref, l’usure du couple, normal, inexorable. « Il nous arrivait ce qui était arrivé à un milliard de personnes avant nous. Nous n’avions pas fait mieux. »

 

Tout s’était déglingué dans leur couple, mais aussi du côté des enfants, qui avaient changé leur comportement, étaient tombés malades. Faute d’attentions soutenues, la maison familiale en avait elle aussi pris pour son rhume. « Autour de nous tout s’effondrait. Je m’effondrais, tu t’effondrais. Les enfants s’effondraient. »

 

Effet miroir

 

Comment en étaient-ils arrivés là ? C’est la question que se pose encore cette femme plusieurs années plus tard. La question qu’elle nous pose à nous, en fait. « Au fond quoi ? Que s’est-il passé ? Nous n’avons pas fait mieux que les autres. Nous sommes des milliers dans cette situation. On pourra avouer, au mieux, que nous avons failli. Et tout le monde nous pardonnera puisque nous serons devenus comme tous les autres. »

 

Pour ce qui est du titre de l’ouvrage, l’auteur nous donne quelques pistes en ouverture : « Le scellé plombé est le quatrième mode de conservation des viandes. Il s’agit d’une pratique abandonnée aujourd’hui, qui consistait à tremper des pièces de viande dans du plomb fondu, afin de les sceller et de neutraliser leur putréfaction naturelle. » Pratique abandonnée, prend le soin de préciser Maxime-Olivier Moutier, parce qu’elle était dangereuse, qu’elle entraînait des problèmes de santé, qu’elle pouvait même provoquer un coma et la mort. Toxique, le plomb.

 

« Le scellé plombé est un mode qui préserve, mais qui tue », précise-t-il encore. Comme le couple en fait. Du moins celui qu’il met en scène ici, en nous tendant un miroir.

À voir en vidéo