Renaître de ses cendres bleues

Tournant le dos à l’enfance, Jean-Paul Daoust se décrit comme un « Oscar Wilde en orbite, un Baudelaire halluciné ou un Liberace sur l’acide ». Sur cette photo, du moins…
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tournant le dos à l’enfance, Jean-Paul Daoust se décrit comme un « Oscar Wilde en orbite, un Baudelaire halluciné ou un Liberace sur l’acide ». Sur cette photo, du moins…

S’il n’avait pas eu la poésie pour le repêcher, Jean-Paul Daoust se serait noyé dans une overdose de Cuba libre et de Valium en écoutant du Luis Mariano. Sensible comme une onde, intense comme un bouchon de champagne, le poète de 66 ans demeure en vie « parce que trop de gens m’aiment », parce qu’il n’en a pas terminé avec ses maux et que sa curiosité naturelle a encore soif d’alcools purs et de gestes dissolus. « Chaque jour, le dandy pense au suicide, question de se tenir en forme », déclare-t-il comme on teste l’ultime limite de sa liberté. « Je pense qu’il n’y a aucun poète intelligent qui ne pense pas à se suicider. »

 

Jean-Paul Daoust fait partie de ces êtres à fleur d’eau ; délicat, gentleman, capable de tenir la main d’une Anne Hébert pour la rassurer devant une foule, de consoler un Roland Giguère (qui joindra le geste ultime à la pensée sombre), de saisir au vol le moindre changement atmosphérique et d’en faire un peu de magie.

 

« C’est l’une des personnes qui ont le plus accepté d’être ce qu’elles sont », me confie une amie écrivaine qui l’admire secrètement. « C’est un extravagant authentique, pas du tout fabriqué. Il est le seul papillon grand monarque humain que je connaisse. »

 

L’impudeur de Jean-Paul Daoust nourrit sa poésie, tout comme sa vérité et son humour teinté d’un léger désespoir. Point de détours romanesques et de faux-fuyants chez ce personnage flamboyant et touchant au possible, originaire de Valleyfield, le terreau d’une partie de son enfance.

 

C’est là qu’il croise le chemin de l’amour à six ans et demi, victime consentante d’un jeune adulte de 18 ans qui abusera de son innocence et de sa curiosité. C’est là, au beau milieu du fleuve, que le long et majestueux poème narratif Les cendres bleues, scandé par la fièvre du désir, nous donne à voir cette sensualité naissante entre garçons. Il y puise ses bleus si cendrés dans une flambée de passion charnelle.

 

Il oscille encore dans la lumière de son désir

 

Cette histoire que Jean-Paul conserve dans son inconscient jusqu’à la quarantaine, il la crache dans un texte qu’il enverra valser aux poubelles et que son chum Mario, le tendre garde-fou avec qui il partage sa vie depuis bientôt 30 ans, récupère in extremis. Le poète remporte le Prix du gouverneur général pour ces cendres mal refroidies en 1990. Son enfant intérieur n’a encore que six ans, alors que l’homme en affiche 44, enseigne la création littéraire et le théâtre depuis 20 ans à des cégépiens. Personne dans son entourage, ni ses potes poètes Lucien Francoeur ou Denis Vanier, ni sa famille, n’a jamais eu vent de ce tabou devenu blessure.

 

« Avec l’éclairage donné par le prix, cette histoire d’abus est devenue publique, relate Jean-Paul en souriant doucement. Ma mère l’a appris à la radio. Elle a failli virer folle. Six mois plus tard, j’ai fait une violente dépression, tout a sauté, j’ai arrêté d’enseigner. Depuis ce temps-là, je suis sur les antidépresseurs. » Et « sur » la poésie à temps plein, qu’il décrit comme une psychanalyse qu’il s’administre à lui-même. « J’ai fait quelque chose de beau avec quelque chose de laid. J’ai mis des mots d’adulte dans la bouche d’un enfant. La poésie s’y prête, c’est un décor émotif. J’ai raconté une histoire sans la juger. »

 

Lorsque son père meurt, le jeune Jean-Paul n’a que 11 ans et croit qu’il est puni des dieux pour ses péchés secrets. Il devient hystérique ; on l’envoie consulter un psy sans savoir ce qu’il porte de détresse. Comme dans un conte de fées, sa « matante » riche des États, tenancière d’un piano-bar au nord du Michigan, le sauve, prend son éducation en main, paie pour son cours classique et lui fait découvrir un autre monde, peuplé d’une faune surréaliste où il est permis de fausser en chantant du Marvin Gaye.

 

À 12 ans, Jean-Paul se balade dans Valleyfield avec un caniche teint en rose et osera un jour s’habiller en fines herbes (son petit kit vert lui va à ravir) ou en Liberace sur l’acide. « Ma tante m’a arraché à la misère psychologique d’une petite ville de province. Elle venait me chercher au collège dans sa grosse Cadillac décapotable, coiffée de ses grands chapeaux. Je me réfugiais dans ses bras. Elle m’a donné accès au luxe, mais aussi à toute une culture, le San Francisco et le Detroit des années 60. » Un dandy est né avec un poème à la boutonnière.

 

Un livre ouvert

 

Épris de grec ancien et de latin, Jean-Paul Daoust n’a été d’aucune école après sa maîtrise en lettres à l’Université de Montréal et continue de faire cavalier seul sur les sentes poétiques. Les cendres bleues, écoulé à plus de 5000 exemplaires, a été édité en livre de poche cette semaine et le texte servira la pièce éponyme au Théâtre d’Aujourd’hui dans quelques jours.

 

Le poète nomme tout, frondeur, sachant bien que la poésie est une arme redoutable qui ne tolère aucun artifice ni mièvrerie.

 

« J’écris parce que les mots m’écrivent », l’entend-on dire à l’émission Plus on est de fous, plus on lit ! à Ici Radio-Canada Première, où il assume le rôle de poète en résidence depuis trois ans, alors qu’on l’avait engagé pour trois mois. Il nous y livre des odes qui lui prennent une vingtaine d’heures à ciseler. Vingt heures… et quarante années d’expérience. Lorsque je lui demande s’il pensait être poète un jour, un long silence s’étire comme une volée d’outardes. «… Oui… parce que c’est une cause perdue. J’ai toujours aimé la poésie ; j’y ai apprivoisé ma différence par les mots. »

 

« Je n’écris pas pour faire joli / Je n’écris pas pour la galerie / Je n’écris pas pour plaire / Même si j’écris pour être aimé », peut-on lire dans l’une de ses odes radiophoniques.

 

L’enfant blessé demeure bien conscient que ce parent pauvre de la littérature (et de la radio), où les tirages de 200 copies constituent la norme, reste un art confidentiel. « Moi, ça m’a permis de contrôler le chaos. La poésie n’est pas populaire parce que les gens pensent qu’elle ne s’adresse pas à eux. »

 

Libre et souverain, Jean-Paul Daoust a carte blanche, comme ses nuits lunaires. Il s’amuse des rivalités entre poètes, des anciens comme des nouveaux. « En poésie, il n’y a rien à gagner, c’est un petit aquarium. Les poètes sont des gladiateurs dans leur forum que personne ne regarde. Ils sont leurs propres fauves. »

 

Des fauves qui n’ont choisi ni leur enfance, ni leur cage, ni l’ADN de leur rage.

 

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter: @cherejoblo

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Assisté à la répétition de la pièce Les cendres bleues au Théâtre d’Aujourd’hui. Les trois interprètes, Sébastien David, Jonathan Morier et Jean Turcotte, incarnent le petit garçon de six ans s’avançant dans le fleuve, frissonnant, portant un texte d’une splendeur brute. Je n’ai vu que la fin, mais elle donnait envie de voir le début. Dès le 22 octobre.

 

Aimé Odes radiophoniques de Jean-Paul Daoust (Poètes de brousse). On y retrouve les billets radio du poète en résidence à l’émission Plus on est de fous, plus on lit ! animée par Marie-Louise Arsenault, qui en signe la jolie quatrième de couverture. Les textes sont à lire à voix haute et à relire en silence. Prochaine parution de ces odes en janvier 2014.

« Le monde a plus que jamais besoin de poésie / Car les arbres sont en berne / Et les parfums ont déserté les fleurs / Il pleut des oiseaux morts / Les poissons ne savent plus où nager / Le soleil les étoiles et la lune s’affrontent / Les anges de toutes les religions aiguisent leurs plumes guerrières / Le cancer ronge l’atome en un savoir-faire diabolique / L’eau de la tendresse se raréfie / Tandis que l’or affiche son sourire carnivore / Les banquiers se réfugient dans leur caverne platine / Pendant que tu gémis sur ma poitrine / Bourré d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. » — Ode assoiffée

 

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JOBLOG

Les toutous de GND

Il vient d’avoir dix ans, une herbe haute dans le pré de l’enfance, à l’orée du sous-bois de l’adolescence.

Je prends ses nombreuses peluches à témoin, encore perchées sur l’étagère d’hier :

– On va faire quoi de tes toutous, maintenant ?
– Ben rien ! On va les garder pour mes enfants, maman. Peut-être que ça n’existera plus dans « leur » temps.

Chez nous, il y a l’ancien temps, le nouveau temps et « leur » temps. Les toutous appartiennent à tous les temps.

–  Tu ne vas quand même pas partir en appartement avec tes toutous ? Penses-tu que Gabriel Nadeau-Dubois (« un peu » son idole) a conservé ses toutous, lui ?
– Ben non, maman. Il est en politique ; il aurait pas le temps de s’en occuper !

Je n’aurai plus jamais le dernier mot. C’était le bon temps.
 

Les cendres bleues from Ulysse del Drago on Vimeo.

3 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 18 octobre 2013 08 h 01

    Le latiniste

    Jean-Paul, c'était tout un latiniste! Il faisait parfaitement une version latine en dix minutes, alors que moi, ça me prenait deux heures pour un résultat ordinaire. Comme Salieri, j'étais jaloux.
    Salut Jean-Paul.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 18 octobre 2013 10 h 54

    J.P.D.

    Par hasard tombé dans J.P.D. au cœur de cette cuve de champagne effervescent de folie littéraire, loin de l'éclat de ses paillettes, sa parole enivre, choque, guide comme le soleil de midi.

  • Mario K Lepage - Inscrit 18 octobre 2013 12 h 46

    Merci!

    Un oasis de paix que ce Jean-Paul, dans ce désert du pour ou contre le voile....