C’est du sport! - Qualité totale

La dernière fois, nous apprîmes avec un ébahissement fort compréhensible que, foi de Peyton Manning, il n’y en avait pas de facile en cette chienne de vie. Nous nous laissâmes toutefois en suggérant que cette idée reçue n’était peut-être pas vraie pantoute. Voyons plutôt.

 

Dans un numéro spécial dressant le palmarès des meilleures équipes de tous les temps, le magazine The Hockey News établit que le club numéro 1, la quintessence de la qualité totale, le parangon aux côtés duquel toute formation doit être évaluée pour constater qu’elle ne souffre pas vraiment la comparaison, bref n’essayez même pas ça ne sert à rien, est le Canadien de Montréal de la saison 1976-1977. Et de fait, si pareil classement relève toujours de la subjectivité, il y a de quoi faire rêver tout éveillé le partisan de la Flanellette qui n’a pas vu l’ombre du reflet du mirage de la représentation virtuelle et hypothétique de l’idée de la Stanley depuis plus de 20ans. Les données sont proprement démentes et gagneraient à être placées en institution.

 

En 1976-1977, Canadien, en pleine dynastie, remporte la deuxième de quatre Coupes consécutives (pendant ces quatre campagnes, il subira un grand total de 46 défaites). Il boucle le calendrier régulier avec un dossier de 60 victoires, 8 défaites et 12 matchs nuls pour 132 points. Il marque 387 buts et en accorde 171. En séries, il montre un rendement de 12-2.

 

Neuf (9) joueurs, soit près de la moitié de la formation, aboutiront un jour au Temple de la renommée : par ordre alphabétique, Yvan Cournoyer, Ken Dryden, Bob Gainey, Guy Lafleur, Guy Lapointe, Jacques Lemaire, Larry Robinson, Serge Savard et Steve Shutt. L’entraîneur Scotty Bowman et le directeur général Sam Pollock seront eux aussi immortalisés.

 

Lafleur remporte cette année-là les trophées Hart, Art Ross et Conn Smythe, Dryden et Michel Larocque le Vézina, Robinson le Norris et Bowman le Jack Adams. Si Shutt, avec ses 60 buts, ne reçoit pas le Maurice Richard ni Gainey le Selke, c’est que ces honneurs n’existent pas encore. Gainey recevra simplement le titre d’attaquant défensif par excellence à l’issue des quatre saisons suivantes.

 

Au fil de la saison 1976-1977, Canadien est à égalité au score ou possède une avance pendant 86,5 % du temps. Il remporte 21 joutes par cinq buts ou plus, dont sept fois par six buts, cinq fois par sept, deux fois par huit, une fois par neuf et une fois par onze.

 

The Hockey News se dit particulièrement impressionné par le fait qu’une équipe aussi puissante a été concoctée, pourrait-on dire, à la mitaine. De tout le groupe, seul le centre Pete Mahovlich a été acquis dans une transaction alors que sa carrière dans la Ligue nationale était déjà commencée. Dryden et Doug Jarvis ont été repêchés par d’autres clubs, mais se sont joints à l’organisation avant leur début dans le grand circuit. Tous les autres joueurs sont des produits « locaux ».

 

Et ils sont épouvantablement jeunes. Seuls Cournoyer et Jim Roberts ont plus de 30ans. Robinson, Lafleur, Shutt, Gainey, Doug Risebrough et Mario Tremblay sont tous âgés de 25ans ou moins.

 

Dans ce contexte, on n’a guère de mal à imaginer qu’effectivement, il y en avait des faciles, et même des très aisées. Dryden lui-même devait déclarer l’année suivante qu’il ne se plaignait pas, mais qu’il n’avait pas vraiment apprécié la saison record. « Nous avions une grande équipe et un excellent rendement, mais avons gagné un nombre démesuré de matchs sans un degré raisonnable de difficulté », disait-il.

 

C’est d’ailleurs en bonne partie à l’occasion de multiples matchs où « une défense sans failles ne [lui] laissait rien d’autre à faire » que de méditer sur le sport et la vie qu’il écrira dans sa tête The Game, sans contredit le meilleur livre sur le hockey jamais écrit et paru en 1983, quatre ans après sa retraite de gardien de but. Il y raconte combien son équipe en était venue à jouer contre elle-même, à tenter d’abaisser des marques qui lui appartenaient déjà faute d’opposition digne de ce nom. Et c’est une surabondance de succès qui allait inéluctablement faire en sorte que chacun soit gavé et que la dynastie finisse par s’évanouir.

 

Car il est toujours préférable qu’il n’y en ait pas de facile. Cela tient en vie, selon des sources.