Perspectives - Désaméricaniser le monde

Pour une deuxième fois en trois ans, la planète économique est prise au piège d’une politicaillerie américaine. Ils sont toujours plus nombreux à reprocher à ce Congrès polarisé, otage des intérêts que défend le Tea Party, de s’amuser avec les réserves de devises des grandes économies. Et à appeler de tous leurs voeux l’avènement d’une économie mondiale désarrimée au billet vert.

 

Après avoir subi un premier exercice d’impasse budgétaire en 2011, d’aucuns ont ramené les États-Unis face à leur responsabilité fiduciaire et à leur privilège d’être l’imprimeur de la monnaie de référence. La Chine a proclamé publiquement son souhait de voir l’économie mondiale s’extirper de l’influence du dollar américain. Pure utopie en 2011, ce rêve du premier créancier des États-Unis pourrait être plus près de sa réalisation qu’il n’y paraît.

 

Première puissance mondiale, les États-Unis restent l’endroit le plus sûr pour s’abriter des tempêtes économiques. Les bons du Trésor américain demeurent la valeur refuge par excellence et l’actif le plus liquide. Et le billet vert conserve sa valeur de référence et son rôle de devise pivot, et ce, même lorsque les États-Unis se retrouvent au coeur de la tempête. Offrant stabilité, prévisibilité, fluidité, la devise américaine s’appuie également sur une force de frappe défensive la prémunissant contre les attaques spéculatives. Ainsi, à ce jour, aucune autre devise n’aspire à jouer ce rôle. Tout au plus, les grandes monnaies d’Europe ou d’Asie peuvent-elles se doter d’une vocation régionale.

 

Mais il s’agit, ici, d’une lecture offrant un arrêt sur une image témoignant d’une réalité passée. La situation a évolué depuis. La Chine, avec ses imposantes réserves de devises chiffrées à 3600 milliards de dollars américains, ne repose que majoritairement sur le billet vert, jadis dominant. Au fil des ans, elle a su diversifier ses réserves. Ailleurs, en Russie notamment, mais également dans nombre de pétromonarchies, l’euro a monté en grade pour accaparer parfois jusqu’à 40 % des réserves de change nationales.

 

La crise de la dette souveraine en Europe, et les risques d’éclatement de l’euro qu’elle a soulevés, a toutefois ramené tout ce monde rapidement dans le giron du dollar américain. Ainsi la Chine demeure, encore aujourd’hui, le principal créancier des États-Unis, détenant une dette évaluée à 1280 milliards sous forme de bons du Trésor. Le Japon suit non loin derrière, avec un portefeuille comprenant 1150 milliards.

 

Manque d’options

 

N’empêche, ces tiraillements politiques déchirant le Congrès américain et poussant la plus grande économie de la planète à côtoyer le défaut de paiement se font douloureusement ressentir sur la valeur des portefeuilles de ces créanciers, tout en soutenant la méfiance et alimentant le doute d’une crise politique récurrente et toujours plus profonde. Cela dit, l’avènement d’un monde économique désaméricanisé souffre encore d’un manque de solution de remplacement aux bons du Trésor américain, proposant un marché vaste et liquide.

 

Au fil des ans, l’idée d’un système monétaire international articulé autour d’un panier de devises servant de pivot élargi est venue nourrir la réflexion. Il y a toutefois loin de la coupe aux lèvres, ce système nourrissant un mécanisme de droits de tirage spéciaux (DTS) administrés par le Fonds monétaire international devant composer avec toutes ces devises encore peu flexibles. Surtout, et l’expérience de l’ECU prédécesseur à l’euro l’a démontré, un tel panier servant de monnaie de compte voit son contenu être condamné aux dévaluations successives ou aux rajustements à la chaîne, et ce, d’autant plus qu’il ne tombe sous le parapluie d’aucune banque centrale suffisamment forte ou d’une politique monétaire homogène.

 

Reste donc l’euro, une monnaie unique pressentie à l’origine pour se présenter en contrepoids au billet vert. Dans la crise de la dette souveraine, l’euro a su démontrer sa capacité à résister au choc. Condamné plus d’une fois à l’éclatement depuis 2008, l’euro affiche aujourd’hui une vigueur insolente aux yeux des eurosceptiques et se renforce au rythme des réformes appliquées depuis et de l’avancement politique de ce chantier, demeuré longtemps inachevé.

 

Et l’on oublie qu’avant la crise et la malheureuse culture de l’austérité sans croissance qui a suivi, l’euro était synonyme de stabilité des prix, de coût de financement moindre, de croissance et de création d’emplois au sein de la zone. De quoi susciter l’envie de bien des créanciers.

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