Napoléon de grands salons

Mon grand-père se souvenait très bien du jour où « Monsieur Montréal », le maire Camillien Houde, avait débarqué chez lui, en pleine campagne, une grande cape de soie noire très théâtrale jetée sur ses épaules. Houde devait prendre ce jour-là les rênes d’un meeting politique dans les Cantons de l’Est. À peine sorti de sa limousine rutilante, il s’était révélé, comme partout ailleurs, capable de faire rire les foules comme pas un, sans jamais cesser de se prendre pour un grand seigneur.

 

Même dans son éternelle tenue de soirée, Camillien Houde soignait son image d’homme du peuple. Chaque semaine, ce populiste mangeait au moins une fois en public des fèves au lard. À la légère, certains le comparent aujourd’hui à un Denis Coderre, qui ne fait tout de même pas le poids même si, dit-il, « je mange tout », pour reprendre l’explication qu’il donna aux journalistes à qui il expliquait que, chez lui, on ne compostait pas les déchets organiques.

 

À sa mort, en septembre 1958, Camillien Houde avait été maire de Montréal pendant dix-huit ans et chef politique des conservateurs. Bien enveloppé par le sentiment de sa grandeur, il avait souhaité être enterré sous une copie du monument funéraire de Napoléon Bonaparte. Le tombeau, réalisé en marbre d’Italie, réplique à échelle réduite de celui de l’Empereur à Paris, trône dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, au milieu d’un carré d’autres notables aux os blanchis.

 

Elle ne date pas d’hier l’extrême modestie qui anime une partie de notre classe dirigeante. Mais on s’étonne tout de même encore, à lire Le Mythe de Napoléon au Canada français, un livre que vient de faire paraître le sénateur Serge Joyal, de constater à quel point ce bourreau européen à l’ambition effrénée eut, de ce côté-ci de l’Atlantique, bien d’autres émules que Camillien Houde. Le prénom de Napoléon n’abonde pas pour rien dans notre petite société pendant longtemps. Bonaparte apparaît avoir été un puissant marqueur identitaire.

 

Dans une attitude révérencielle envers Napoléon, Serge Joyal brosse un portrait étonnant autant que ravi de l’influence sur tout un monde social de cet archétype du chef fort et charismatique. Au fil des époques, plusieurs s’imaginent ni plus ni moins qu’à cheval sur les épaules du mythique général. Pour nombre de politiciens et d’hommes d’affaires, Napoléon est l’incarnation du triomphe de la volonté, l’être à qui l’on pardonne ses abjections parce que, le sabre dans une main, il arrive à faire croire qu’il tient la liberté dans l’autre.

 

Le sénateur-historien passe en revue une longue suite de traits culturels qui découlent de l’influence napoléonienne au Canada. Cette influence se traduit nettement chez certains politiciens, plaide-t-il, dont Pierre Elliott Trudeau et Brian Mulroney. Mila, l’épouse de ce dernier, offrit même un jour à son politicien de mari un coussin de salon brodé de ces mots touchants : « Napoléon vit : je l’ai épousé »…

 

Une anecdote révèle parfois des aspects moins connus de la pensée toute napoléonienne de certains personnages. On connaissait par exemple l’affection tout à fait désintéressée qu’exprimait, comme bien d’autres, Nicolas Sarkozy à l’égard de Paul Desmarais. La semaine dernière d’ailleurs, à l’annonce du décès du financier, l’ex-président français s’empressa d’ajouter quelques fleurs à un concert d’hommages inouïs dont même un Joseph Staline et sa Pravda auraient sans doute été envieux. Mais dans son livre, Serge Joyal rappelle que, dans l’ombre de Napoléon, le maître de Sagard fréquenta aussi le président socialiste François Mitterrand.

 

En février 1986, Mitterrand fit à Paul Desmarais, accompagné pour cette occasion de Lucien Bouchard et de Brian Mulroney, l’honneur d’une visite exceptionnelle de la pièce du palais de l’Élysée où Napoléon dut abdiquer le 22 juin 1815. À haute voix, le président de la République lut pour l’occasion le précieux document historique devant ses invités canadiens. Les observations consignées par Mulroney dans son journal à la suite de cette rencontre ne manquent pas d’intérêt : « Paul [qui avait beaucoup étudié la vie de Napoléon] était de toute évidence ému par ce spectacle peu commun. »

 

Le puissant homme d’affaires, après avoir vécu toute sa vie dans un luxe qui ressemble à une indigestion permanente, trouvera-t-il à son tour le repos dans un mausolée inspiré par celui de Napoléon ? En attendant de le savoir, on notera que sa notice nécrologique rappelle - deux fois plutôt qu’une - que Paul Desmarais avait « une sensibilité particulière à la cause des sans-abri ». Quand on gère des centaines de milliards de dollars et qu’on vit dans un Versailles en Charlevoix de plusieurs milliers d’hectares, c’est la moindre des choses, sans doute, de s’offrir une aussi délicate sensibilité tout en la soulignant sans gêne.

 

Porte-parole des rues Saint-Jacques du monde entier, sacré du titre de « génie absolu » par le chanteur Robert Charlebois, le financier Desmarais aura joué de l’épée partout tel un Napoléon, lequel s’assurait ainsi de son statut, conscient que le monde entier marchait de la sorte à ses pieds. Dès lors, il lui suffisait de seulement lever le petit doigt pour faire croire à sa grandeur.

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