La décence

Vous lisez une phrase, une formule, et c’est ça, c’est exactement ça. D’un coup, tout s’éclaire, et des sentiments confus, enchevêtrés comme les impénétrables ronces dans un conte de Disney, se dénouent enfin.

 

Ici, la lumière vient d’un article de Télérama, partagé sur la Toile sociale par l’ami D. qui me répète depuis des mois que le magazine - que je lis peu - abrite quelques-unes des plus brillantes plumes françaises. Alors je suis allé voir.

 

Il y était question de Bertrand Cantat. Encore, oui. Son nouveau disque paraîtra sous peu en France. Dans un mois, en fait, mais déjà un extrait circule : Droit dans le soleil. Parfaite, sans un mot de trop, avec une intelligence rare, la journaliste Valérie Lehoux fait le tour du sujet, attache la boucle, et retourne le paquet à l’expéditeur. Désolé, il n’y a plus personne à cette adresse.

 

À mon tour d’essayer d’en faire autant, d’en finir pour de bon avec cette histoire qui me trouble et m’ennuie. Et si je prends un peu d’avance, c’est que, lorsqu’on nous aura soûlés avec l’alcool fort du scandale à la parution du disque, nos langues pâteuses auront perdu le goût de la nuance. Et c’est à travers elle qu’arrive la décence.

 

En 2001, je suis journaliste musical et j’interviewe Cantat pour le spectacle à venir du groupe Noir Désir dont il est la figure de proue. C’est la tournée pour le superbe Des visages des figures, un disque en demi-teintes, aux textes forts. Le grand incendie, Bouquet de nerfs, Le vent nous portera sont autant de petits joyaux qui viennent s’incruster dans la couronne rock que porte déjà le groupe. Et pour moi s’y trouvent des mots qui s’inscrivent dans mon imaginaire et dans mon quotidien, comme avant l’avaient fait À l’arrière des taxis, Un jour en France et bien d’autres. On sent toujours Cantat au bord du gouffre dans ses chansons. La mort jamais très loin. Pourtant, nous resterons tous interdits lorsqu’il finira par plonger.

 

Fastforward. En 2003, Cantat tue son amoureuse Marie Trintignant. Accident ou pas, alcool ou pas, dépression ou pas, on s’en fout. Je veux dire qu’il s’agit d’un acte de violence parfaitement dégueulasse, que son issue soit fatale ou pas. Et expliquer, ce n’est pas absoudre. Fastforward encore. Le scandale de 2011 sur la présentation prévue au Québec d’une trilogie de tragédies grecques, Les femmes, mises en scène par Wajdi Mouawad, et dont ferait partie un Cantat qui a purgé sa peine d’emprisonnement.

 

Vous connaissez l’histoire. Vos tympans se souviennent du tapage. Et moi de ce double inconfort à voir Cantat revenir comme si de rien n’était en même temps qu’on m’écrasait sur la gueule cette bonne vieille morale qui finit par embaumer tous les débats dans le saint suaire du Bien.

 

De quel droit le chanteur réapparaissait-il sur scène ? Comment pouvait-il avoir ce culot ? Et pour qui se prenaient-ils, eux, ces politiciens et übercommentateurs de mon espèce qui décidaient s’il avait le droit de le faire, et nous d’assister ou non au spectacle ?

 

Je n’en avais aucune envie, remarquez. Ce qui ne voulait pas dire que je voulais qu’on choisisse à ma place. Mais il me manquait cette formule toute simple que propose la journaliste de Télérama et qui expose aujourd’hui tout mon inconfort d’alors : la décence ne se décrète pas, elle est affaire personnelle.

 

Décence

 

Il y a quelques mois, j’ai ressorti Des visages des figures. En théorie, j’avais envie de me hisser au-dessus de la morale, de placer l’art à un autre niveau que celui de son créateur. En pratique, je pense que je voulais surtout savoir si le temps avait permis d’effacer les fautes, assez du moins pour que les chansons puissent encore résonner comme avant. Je parvenais à accepter l’idée que Céline, Fitzgerald, Gainsbourg et d’autres étaient des génies et en même temps des salauds. Mais là, j’ai pas pu. À la troisième, j’étais dégoûté. Comme si cette zone sensible qui me permet d’aimer la musique avait été durcie par le scabreux de l’histoire.

 

Je n’écouterai pas le nouveau Cantat, puisque toutes ses chansons auront toujours l’air, désormais, de lettres d’excuses, de tentatives d’explications, de demandes de pardon. Le fantôme de Trintignant flottera toujours autour.

 

Le prix à payer pour une aussi monstrueuse connerie, quand on parle aux gens, c’est aussi qu’ils n’aient plus envie d’entendre, et encore moins d’écouter.

 

Mais la décence est affaire personnelle, elle ne se décrète pas. On ne peut pas dire à Cantat qu’il n’a plus le droit de faire de la musique. Ni à ses fans qu’ils ne peuvent l’aimer. Mouawad ou un autre l’inviterait sur scène que j’aurais ce même réflexe de rejet en même temps que primerait mon idée d’une liberté absolue, même lorsqu’elle ébranle.

 

Nous vivons dans ce monde-là, où la décence devrait relever de soi.

 

Pour vous, c’est votre affaire ; pour moi, l’histoire est terminée. La décence s’est imposée d’elle-même. La musique est finie. Qu’on éteigne les lumières.

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