Faire le ménage à Laval: mission impossible?

Depuis que je fais dans la chronique, c’est-à-dire depuis 2006, j’ai eu l’occasion de revenir à quelques reprises sur une réplique fascinante entendue dans le film sorti sur les écrans en 1993 et dont le titre est Indecent Proposal. On connaît l’histoire. Robert Redford, qui interprète John Gage, vient d’offrir 1 million de dollars pour passer une nuit avec une femme mariée et lui explique que dans son monde à lui, le monde des affaires et de la richesse, chaque individu a un prix. Il suffit de miser assez gros pour que toutes les barrières tombent. Je me suis tout de suite demandé si c’était vrai. Et depuis, avec tout ce qui nous est révélé, je me dis que Gage savait de quoi il parlait.

 

J’ai toujours su que l’argent achetait beaucoup de choses. On ne naît pas impunément dans un quartier pauvre sans voir les arrangements que des voisins, des amis, arrivent à faire avec leur conscience. J’ai connu des voisins qui sont allés en prison parce qu’ils avaient volé du lait et du pain à l’épicerie. Mais, dans mon quartier, ils nous faisaient honte surtout, car la fierté obligeait à toujours faire comme si on avait mangé à sa faim. Je n’ai jamais entendu quelqu’un de mon quartier parler de l’enveloppe brune qu’on avait glissée dans sa poche. Pourtant, nous avons fourni à la société son lot de petits gangsters qui ont connu leur heure de gloire en faisant plein de mauvais coups.

 

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’entendis des journalistes dénoncer le petit cadeau que leur faisait l’équipe de Maurice Duplessis en tournée au Québec, pour s’assurer que les articles des journaux ne seraient qu’élogieux, jamais critiques. Des petites enveloppes avec des petites sommes, entre 2 et 5 dollars. Et les journalistes de l’époque, mal payés, finissaient par les accepter en affirmant qu’ils écriraient ce qu’ils avaient vu et entendu. Rien d’autre.

 

Et aujourd’hui, qu’en est-il?

 

C’est à tout ça que je pensais en écoutant Claire Le Bel, la candidate à la mairie de Laval, qui a publiquement refusé l’offre de l’ex-maire Vaillancourt de lui donner un coup de main pour l’élection du 3 novembre prochain. On comprend dans l’enregistrement qu’elle a fait de cette fameuse conversation entre elle et Vaillancourt que « les gars », si c’était l’ex-maire tout-puissant de Laval qui le leur demandait, se montreraient généreux avec Mme LeBel.

 

Il s’est trouvé des journalistes, des analystes, des commentateurs pour se demander si Mme LeBel avait bien fait d’enregistrer la conversation, si elle pouvait être motivée par son besoin de publicité pour faire avancer sa campagne à la mairie, et quoi d’autre encore…

 

La seule question que j’aurais trouvée parfaitement adéquate c’était : c’est « qui », les gars dont l’ex-maire parlait ? En fait, la question ne s’adresse probablement pas à Mme LeBel non plus, mais à Vaillancourt lui-même.

 

Est-ce que les choses sont en train de changer au royaume du crime ? Probablement que oui, d’une certaine façon. Les enveloppes sont plus lourdes à porter, disons, et ce n’est pas pour rien que certains mettent l’argent dans leurs bas ou leurs bobettes. Chaque semaine apporte ses nouvelles révélations. On apprendra bientôt combien ça coûte pour s’acheter un policier sur le marché noir de l’échelle des valeurs. La révélation de l’identité d’un « ripou » au sein de la SPVM, hélas, ça n’étonne même pas.

 

La responsabilité citoyenne

 

Le pire, c’est que nous, les citoyens, nous avons une bonne part de responsabilité dans cette situation. J’ai entendu Thérèse Casgrain, un jour, dire ce qui suit : « Si les gens honnêtes ne s’intéressent pas à la politique, il s’en trouvera plein de malhonnêtes pour le faire à leur place. » Nous y sommes. Elle avait raison.

 

Ma crainte, c’est que la commission Charbonneau semble avoir trouvé sa vitesse de croisière et que sa lenteur nous mène à la désespérance. Même la juge semble parfois avoir hâte de passer à autre chose. Pourtant, la commission est essentielle. Elle sert d’école au grand public pour reconnaître rapidement les ambitions démesurées, les appétits insatiables de pouvoir, les détournements d’intention et d’attention, les astuces des corrupteurs comme les faiblesses humaines devant l’enrichissement rapide qui ne connaît pas la culpabilité.

 

La commission Charbonneau devrait nous permettre d’expliquer à nos enfants qu’on ne doit jamais accepter une enveloppe avec de l’argent dedans. Que ce serait comme accepter des bonbons d’un vieux monsieur qui vous invite à monter dans sa voiture. On déguerpit le plus vite possible.

 

Y a-t-il des politiciens honnêtes ? Des policiers incorruptibles ? Des motards normaux ? Des journalistes consciencieux ? Bien sûr que oui, et heureusement. Parce que l’honnêteté a bien meilleur goût. Quoi qu’on dise et quoi qu’on pense. Et puis des gens honnêtes, en ce moment, ça n’a pas de prix.

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