Le temps des rustres

De la lumière, la douceur garde la lumière. Aumône d’un été sur son déclin.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir De la lumière, la douceur garde la lumière. Aumône d’un été sur son déclin.

J’ai mis du temps, trop de temps, à comprendre la force des doux, cette forme d’intelligence discrète, sensible et si contagieuse, cette noblesse dans un gant de velours, une posture morale attirante et balsamique. Je regrette aujourd’hui de ne pas en avoir saisi toute la portée avant et d’avoir confondu douceur et mollesse, douceur et ennui, douceur et fadeur.

 

Nous vivons une époque rude, aux angles acérés. Les débats font fureur partout dans les médias, sur toutes les tribunes, avec ses gladiateurs figés dans le pour et le contre, dans le pile ou face. La place publique est à feu et à sang (façon de parler), tantôt sur la couleur des carrés, tantôt à cause de l’ostentatoire du signe, et bientôt pour des élections. Qui dit « opinion » dit « tranchée ». Et qui dit « tranchée » pense « couteau ». Ils volent bas.

 

Nous avons déjà commencé à assister à la barbarie dégradante des campagnes électorales porteuses de fausses (et vraies) accusations, d’insultes gratuites, d’agressions physiques. Les réseaux sociaux se sont enflammés, une fois de plus. Les messageries des chroniqueurs débordent d’attaques virulentes. On tire sur le messager, le message et le médium.

 

Ce ton cocorico, batailleur, crâne, sans nuance, est à des lieues de toute sérénité, de toute subtilité. Les démagogues s’en donnent à coeur joie, excitent les foules, fouettent l’opinion publique, et cela se termine par des invectives, des radios poubelles ou des cotes d’écoute shootées aux amphétamines du manichéisme. Pour se rassurer devant cette déferlante de hargne, on se jette dans les bras du premier candidat électoral qui nous confortera dans nos certitudes sans rien y changer. Ce sera deux hot-dogs moutarde-chou, pour manger ici.

 

Douceur, disais-je. Rien à voir avec les seins des Femen - nos nouvelles Amazones -, armes bien douces, au demeurant. Tout à voir avec un équilibre intérieur difficile à atteindre dans l’emportement et l’affairement, le doigt pointé et le verbe haut.

 

En rondes monotones

 

Cette saison si douce qui nous berce, l’aumône d’un été sur son déclin, des feuilles qui virevoltent, une lumière qui tangue et nous caresse une dernière fois au passage, nous rappelle à un essentiel oublié dans la foulée des arguments aux contours aiguisés. Nous devrions nous en inspirer.

 

« Une personne, une pierre, une pensée, un geste, une couleur… peuvent faire preuve de douceur », nous indique la philosophe et psychanalyste française Anne Dufourmantelle dans son superbe essai Puissance de la douceur, entre poétique et broderie de l’esprit. « Sa contiguïté avec la bonté et la beauté la rend dangereuse pour une société qui n’est jamais autant menacée que par le rapport d’un être à l’absolu. »

 

Effectivement, on a délaissé la douceur aux mains des enfants, des vieillards et des crucifiés. « Quand ils ne sont pas méprisés, les doux sont persécutés ou sanctifiés […], la plupart finissent à l’asile, en prison ou morts. L’étrangeté de leur douceur fait scandale. » Pensez à Gandhi.

 

Et la douceur nécessite du temps qui nous fait défaut. La philosophe nous rappelle qu’on appliquait 5000 couches de laque sur un seul meuble à la cour royale de Pékin. « Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant. »

 

Ou le cellophane de la peau d’un vieillard. Vieillir nous use les piquants et nous embue le regard plus souvent. Fort heureusement, le vieillissement de la population provoquera peut-être une marée de douceur. « Les valeurs auxquelles s’accorde la douceur sont parfois exténuantes, elles exigent un savoir-vivre très loin de ce qui nous est proposé comme édulcorant à nos vies. Un qui-vive. »

 

Et l’auteure de nous rappeler que « la folie abdique le commerce avec le monde dit réel. La douceur, non ». Tant mieux pour ces pas si fous.

 

Le doux fait vendre du papier hygiénique, des puddings, des visites au spa, même des psys. Car il y a beaucoup de douceur dans l’écoute lorsque tout un peuple déambule avec des écouteurs dans les oreilles. La dernière psy que j’ai consultée s’appelait Ladouceur. Elle m’a infusé dans cette douceur providentielle comme une poche de camomille dans l’eau tiède. J’ai retrouvé une foi noyée dans un océan de tristesse grâce à elle. « L’écoute veille l’inespéré. »

 

Je suis admirative devant cette force anticonformiste, geste politique dont parle la philosophe, qui s’affaire dans l’ombre, portée par de doux illuminés qui vont leur chemin de vérité : « Car la douceur a fait pacte avec la vérité ; elle est une éthique redoutable. […] De l’animalité, elle garde l’instinct, de l’enfance, l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière », nous murmure encore Anne Dufourmantelle en nous achevant avec : « La douceur, comme la bêtise, ne sait pas bien parler. »

 

Selon elle, l’épidémie de dépressions actuelles serait due à un déni du besoin de douceur. Oui, la douceur est aussi caresse muette, érotisme des préliminaires, silence du recueillement, une épaule en creux, a soft place to fall, comme disent les Anglos.

 

Elle incarne le dernier retranchement avant le renoncement final. Faut-il attendre d’être mourant pour y faire son lit ?

 

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo


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Noté que le semi-finaliste de La voix, Jael Bird Joseph, chantera ce soir à la salle Anaïs-Allard Rousseau. Douceur, douceur, douceur. Son premier spectacle s’intitule A Tale of Hope. Si j’avais les ailes d’un ange, je partirais pour Trois-Rivières. Il reste des billets ici: enspectacle.ca/artistes/jael-bird-joseph/tale-hope?rep=0.

 

Adoré Fiona (Marchand de feuilles), le livre de Mélanie Tellier et de l’illustrateur Lauchie Reid. Cet album jeunesse n’a pas d’âge ni de sexe et fait preuve d’une réelle imagination doublée d’une sensibilité à fleur de peau. C’est une histoire de miel, d’amour et de piqûres d’abeilles. C’est une histoire douce, sucrée, mais pas trop, puisque la douleur est évaluée sur une échelle, l’échelle de Fiona. L’auteure (Mélanie Vincelette chez les adultes) nous a déjà donné le magnifique Le géranium qui a gagné le prix TD Canada de littérature pour la jeunesse. Un autre succès.

 

Aimé De bonnes raisons d’être méchants ?, de Denis Kambouchner (Gallimard jeunesse). Dans cette collection philosophique, on tente ici de décortiquer la méchanceté et d’en faire ressortir tous les aspects, du mépris à l’envie, de la moquerie à la haine. On termine avec la douceur : « Elle n’est pas seulement ce dont on peut jouir avant ou après un combat : elle se marque dans le combat lui-même, quand par exemple on s’abstient des injures, des outrages, des coups bas, des mauvais traitements, de tout ce qu’adorent les “ méchants ”. »

 

Reçu le dernier essai du moine bouddhiste Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance (NiL). Dans cette brique de 900 pages, ce chercheur en génétique cellulaire, interprète français du dalaï-lama, brosse un tableau très large du pouvoir de l’empathie, des comportements altruistes chez les animaux et les enfants, des origines de la violence (il aborde même le cas des jeux vidéo : 99 % des petits garçons américains et 94 % des fillettes y jouent, mais 89 % de ces jeux contiennent de la violence et 50 % des actes d’extrême violence). Le sage et sympathique moine nous parle aussi de guerre, d’économie altruiste, de simplicité volontaire, d’amour et d’altruisme maternel, tout en flirtant avec la psychologie. Bref, cet homme qui parraine une centaine de projets humanitaires au Népal et ailleurs ratisse large, mais le propos est fort intéressant.

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JOBLOG

Les graines de Boucar

Si vous l’avez raté le 3 octobre dernier à l’émission Bazzo.tv, l’humoriste et conteur Boucar Diouf y va de son grain de sel bien personnel sur la Charte des valeurs québécoises en se servant d’une noix de coco. Drôle, fin, grivois et juste, Boucar, né dans une famille sénégalaise musulmane, apporte un point de vue intéressant et sage que seul un immigrant peut faire valoir.

9 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 11 octobre 2013 06 h 56

    Merci!

    Quelle belle réflexion! Vous mettez du baume sur ma journée... Je m'identifie à la douceur dont vous parlez, dont je me sens coupable parfois. Grâce à vous, je pourrai continuer de vivre (et mourir...) en douceur sans sentir le besoin de m'excuser.

  • Damien Tremblay - Inscrit 11 octobre 2013 09 h 59

    Contenant aussi suave que le contenu!

    Bravo!

    Mais n'idéalisez pas trop cette vieillesse où il ne faut pas confondre la douceur avec l'incapacité d'être yang, faute de carburant. Car il y a de quoi avoir la rage au coeur face aux grands de ce monde qui bousillent notre belle planète et sa biosphère.

    Damien Tremblay
    Pamphlétaire revêche

  • Mathias Brandl - Abonné 11 octobre 2013 10 h 49

    Que de (doux) frissons, ce matin!

    Bravo Josée pour cet éloge de la douceur!! Je le range précieusement dans ma trousse de survie, tout à coté des messages sur la résilience recueillis auprès de d'autres artistes-penseurs incontournables comme toi...

  • Marie-Maude Lalande - Inscrite 11 octobre 2013 11 h 02

    La bonne dose

    La douceur oui. Elle va bien avec l'automne. Votre chronique aussi. Vous avez piqué ma curiosité sur la dépression et le déni de douceur, je vais fouiller, tout en douceur bien sûr.

    Par contre, trop de douceur, ça me fait douter. D'ailleurs, Gandhi aimait prendre son bain tout doucement avec une horde de jeunes filles prépubères...