Vivre et mourir avec ses fantômes

Romancière bilingue, Nancy Huston traduit elle-même ses livres.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Romancière bilingue, Nancy Huston traduit elle-même ses livres.

Un homme sur un lit d’hôpital, à Montréal. Il s’appelle Milo, il est scénariste. Et il se meurt du sida. À ses côtés, son amant cinéaste entreprend, comme ultime hommage, de raconter sous forme de scénario la vie du mourant. C’est le point de départ de Danse noire (Actes Sud/Leméac), le dernier roman de Nancy Huston.

 

Commence alors une traversée, à rebours, du XXe siècle, depuis l’Irlande jusqu’au Québec, en passant par New York et le Brésil. On remonte le fil d’une histoire familiale sur trois générations. Une histoire marquée par l’exil, le métissage, les rêves brisés et le désir de survie.

 

On est happé par cette Danse noire, fresque sur les origines mêlées qui fouille jusqu’aux entrailles la complexité humaine. On reconnaît la griffe de Nancy Huston, bien sûr. Son souci constant de l’autre, son questionnement incessant sur l’identité, tout autant que sur la maternité et la transmission. Sa préoccupation, aussi, pour les rumeurs du monde, selon les différents contextes sociaux et politiques, selon les différentes époques.

 

On pense nécessairement à Lignes de faille, le roman qui a valu à cette écrivaine albertaine établie en France le prix Femina en 2006. Elle avait alors réussi l’exploit de faire parler tour à tour quatre enfants, dont on s’apercevait finalement qu’ils appartenaient à la même lignée. À travers leur histoire, on traversait plus d’un siècle de l’histoire de l’humanité, avec ses guerres, ses conflits internationaux. La mise en forme de l’ouvrage était en soi très audacieuse.

 

Nancy Huston va encore plus loin, à tous points de vue, dans Danse noire. Elle intègre en outre des passages très crus sexuellement parlant, qui ne sont pas sans rappeler son roman précédent, Infrarouge (2010). Elle nous fait aussi pénétrer de l’intérieur, de façon frontale, sans ménagement, dans l’univers de la prostitution. Un sujet qu’elle avait entre autres exploré dans son essai Reflets dans un oeil d’homme.

 

Du strict point de vue formel, Danse noire se présente comme un défi. D’abord parce qu’il est véritablement construit comme un scénario de film en train de s’écrire. Avec ses hésitations, ses remises en question sur la pertinence de certaines scènes. Avec ses commentaires, ses apartés, parfois superflus. Et, puisqu’il s’agit de raconter la vie de quelqu’un par morceaux, avec ses questionnements sur la véracité des faits.

 

Défi formel surtout du fait que Nancy Huston multiplie les acrobaties. Certains diront les difficultés. Il est vrai qu’elle ne nous rend pas la tâche facile. On passe d’une époque à l’autre, d’un personnage à l’autre, sans trop savoir qui est qui, sans vraiment comprendre les liens qui les unissent. Du moins au début. On cherche ses repères dans ce récit qui avance, recule, malmène la chronologie des événements, amalgame des scènes en apparence disparates. Mais je vous rassure : on finit par s’y faire.

 

Autre curiosité : le roman comporte beaucoup, beaucoup de dialogues en anglais. Que la romancière bilingue, elle-même traductrice de ses livres, transcrit en français… à l’intérieur de notes en bas de page qui s’étirent. Ce qui n’est pas sans alourdir le texte et sans ralentir la lecture.

 

On comprend que la sonorité des mots compte, que le son des mots qui claquent en anglais n’est pas le même en français. Et on comprend que faire parler en français des personnages qui s’expriment en anglais a quelque chose de faux. Mais on doit se faire à l’idée en lisant Danse noire : c’est comme si on regardait un film dont une grande partie serait sous-titrée.

 

Les choix formels de Nancy Huston peuvent paraître discutables. Mais il n’en demeure pas moins qu’elle réussit à nous fasciner, mieux, à nous ensorceler avec ce roman exigeant, complexe, sans doute le plus ambitieux qu’elle ait signé. Au final, tout s’éclaire, ou presque. Tout prend son sens : même la part de mystère qui reste semble essentielle.

 

On a là trois histoires qui s’entrecroisent, par bribes. Trois histoires qui convergent, finalement. Qui toutes nous amènent à mieux comprendre qui est ce Milo agonisant sur un lit d’hôpital.

 

Il y a l’histoire du grand-père irlandais, qui rêvait d’être écrivain. Qui a participé à la rébellion contre le gouvernement britannique au tournant de la Première Guerre mondiale. Qui a dû s’exiler, changer de nom. Et, père d’une famille nombreuse au fin fond de la campagne québécoise, qui en est venu, non sans mal, à renoncer à ses rêves.

 

Il y a l’histoire de la mère autochtone, qui s’est retrouvée dans un bordel montréalais dans les années 1950. Paumée, accro à l’héroïne, elle était incapable de s’occuper de son fils, tandis que le père, un alcoolique, passait une grande partie de sa vie en prison.

 

Et il y a le propre parcours de Milo, né dans la dépendance à la drogue. Son enfance écartelée, misérable, alors qu’il va de foyer d’accueil en foyer d’accueil, qu’il passe de grands laps de temps enfermé dans le noir à l’intérieur d’un cagibi, qu’il se fait battre, violer… Tout ce qui concerne l’enfance et l’adolescence de Milo donne d’ailleurs lieu à des scènes très fortes, absolument bouleversantes. C’est merveilleusement écrit, rendu, senti, imagé.

 

On voit ensuite Milo grandir, s’initier grâce à son grand-père à la littérature, s’égarer, aimer, se droguer, faire l’amour avec des hommes, des femmes, danser et faire la fête au Brésil… On le suit jusqu’à ce qu’il devienne un scénariste accompli. Jusque sur son lit de mort. La boucle est bouclée.

 

Et, oui, on comprend peu à peu comment il s’est sorti de sa vie de misère, comment il s’est construit, envers et contre tout, pour devenir quelqu’un par lui-même. Quelqu’un qui n’en porte pas moins des cicatrices indélébiles. Et le poids de ses origines.

 

C’est un tour de force que réussit Nancy Huston. Qu’on se le dise.

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