Ce que croit Jean-Marc Piotte

Le politologue et ex-marxiste révolutionnaire Jean-Marc Piotte fut l’un des fondateurs de la revue Parti pris, fondée il y a 50 ans cette année.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le politologue et ex-marxiste révolutionnaire Jean-Marc Piotte fut l’un des fondateurs de la revue Parti pris, fondée il y a 50 ans cette année.

« Je ne rêve plus à un être nouveau. J’espère encore et tout au plus participer à des transformations sociales qui favoriseraient l’expression du “mieux” au détriment du “pire”», confie le politologue Jean-Marc Piotte dans Démocratie des urnes et démocratie de la rue, un ouvrage que son éditeur présente comme « son testament intellectuel ».

 

L’aveu, venant d’un ex-marxiste révolutionnaire, qui fut notamment l’un des fondateurs de la revue Parti pris il y a 50 ans cette année, a son importance. Piotte veut être clair : la gauche, aujourd’hui, ne peut plus espérer renverser radicalement le capitalisme au profit du communisme. « À moins de se réfugier dans un refus de principe, écrit-il, la voie à suivre est réformiste. »

 

Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : cette évolution idéologique ne fait pas du septuagénaire un retraité du militantisme, quoique son style dénote parfois une certaine fatigue. Piotte a conservé son désir de changement social, mais il se définit désormais, assumant ainsi un terme honni à l’époque du gauchisme triomphant, comme un marxiste « révisionniste ».

 

La pensée de Marx, écrit-il, reste essentielle pour critiquer le système capitaliste, « axé sur le profit et qui va de crise en crise », ainsi que pour analyser la société dans une perspective historique et en tenant compte des classes sociales en lutte qui la structurent. Le marxisme a toutefois des lacunes, reconnaît Piotte. Sa vision déterministe de l’histoire est erronée (l’avenir n’est pas écrit, mais à faire), son obsession économique lui fait sous-estimer l’importance du politique et de la démocratie et son analyse de la lutte des classes l’amène à négliger la domination des hommes sur les femmes et la discrimination contre les minorités. Marx, de plus, à son époque, ne pouvait pas prévoir l’importance des enjeux écologiques à venir.

 

Piotte précise donc que le regard qu’il porte sur la société et la politique est celui d’un intellectuel inspiré par un marxisme révisé « à la lumière des connaissances que nous ont apportées les sciences sociales depuis la mort de son fondateur » et par les valeurs de la Révolution française, c’est-à-dire la liberté, l’égalité et la solidarité (ce dernier terme ajoutant la sororité à la fraternité, explique-t-il).

 

Une solidarité choisie

 

Contrairement à plusieurs critiques de la société actuelle, Piotte affirme se méfier « des conceptions qui idéalisent le passé pour condamner le présent ». La liberté de pensée et d’expression, écrit-il, est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été. Cette reconnaissance de « l’individualité », c’est-à-dire du droit individuel à l’autodétermination, ne mène pas nécessairement à un individualisme malsain. « La solidarité, continue Piotte, est maintenant un choix. Elle relève dorénavant de la libre conscience et de la volonté de chacun. »

 

Aux intellectuels qui déplorent que l’ancienne culture populaire ait été tristement remplacée par une culture de masse commerciale et aliénante, Piotte réplique que « la marginalisation de certaines valeurs, dont l’espérance et la compassion, est une perte compensée par l’accès à la liberté individuelle et à une vision rationnelle de la vie qui constitue un progrès » et rappelle que « le progrès économique est aussi une évidence ».

 

Même s’il considère que notre démocratie représentative ne représente pas vraiment le peuple et reste « dominée par les maîtres de l’économie qui déterminent ses marges de manoeuvre », il soutient néanmoins qu’il s’agit du système « le moins défavorable aux individus et au peuple » actuellement possible, dans la mesure où il « permet l’existence de contre-pouvoirs » comme les syndicats et le droit de vote.

 

Piotte critique les dérives droitistes de certains de ces contre-pouvoirs (médias, syndicats, partis politiques, groupes sociaux), mais il place malgré tout son espoir de changement social progressiste en eux. Il exprime notamment son admiration pour le mouvement de grève étudiante et pour la CLASSE. Toutefois, insiste-t-il, « la démocratie directe est le meilleur instrument de lutte, mais elle doit servir à renforcer la démocratie représentative, et non se perdre dans l’illusion de son institutionnalisation ».

 

Dans le débat sur la laïcité, Piotte fait dans la nuance. Opposé à certains laïcistes pour qui les religions sont l’ennemi, le politologue considère cependant que l’État n’a pas à accommoder les croyants intégristes et adhère au principe selon lequel les employés de l’État « devraient, dans leur travail, s’abstenir du port de signes religieux ostentatoires ». Il précise toutefois que cette règle doit s’accompagner du retrait du crucifix à l’Assemblée nationale et de l’abandon de la prière dans les assemblées municipales.

 

Partisan de l’interculturalisme, Piotte critique les nationalistes conservateurs qui prônent l’assimilation des immigrants (ses attaques contre les intellectuels qu’il assimile à cette tendance sont souvent injustes et teintées de mauvaise foi) et insiste surtout sur le fait que l’intégration de ces derniers passe d’abord par l’intégration économique.

 

Partisan de Québec solidaire et souverainiste très mou, déçu par un PQ ayant selon lui abandonné son projet de gauche, Piotte rêve naïvement d’un statut particulier pour le Québec dans le Canada et se demande « quelle serait l’indépendance d’un État intégré au marché états-unien et dont le développement économique reposerait sur l’à-plat-ventrisme devant les investisseurs » ? Peut-on lui demander, à notre tour, en quoi notre dépendance à un Canada qui se trouve lui-même dans la situation que dénonce Piotte nous rapproche plus de la justice sociale ?

 

Peut-on, enfin, demander à son éditeur, habituellement quasi impeccable sur ce plan, pourquoi il a laissé passer des fautes comme « Martine » Le Pen, « Appel » (pour Apple), « couraient » (au lieu de « courraient ») « à été », « l’unité de la gauche à la droite » et l’utilisation du pronom « elle » pour l’amour ?