Les confessions du pape François

La curie, avec sa vision axée sur le Vatican qui néglige le monde qui l’entoure, doit être modifiée, a confié le pape François.
Photo: Agence France-Presse (photo) Tiziana Fabi La curie, avec sa vision axée sur le Vatican qui néglige le monde qui l’entoure, doit être modifiée, a confié le pape François.

Le drame de Lampedusa a remis dans l’actualité le « cimetière de la Méditerranée » pour les migrants d’Afrique et cette « mondialisation de l’indifférence » envers les victimes de la guerre et de la misère, attitude que le pape François a encore déplorée à sa visite d’Assise. Mais quelle mission le chef de l’Église de Rome juge-t-il urgente pour ses contemporains ? Et quels changements veut-il entreprendre dans l’Église catholique elle-même ?

 

Ce pape sait parler aux foules, mais il excelle dans le dialogue interpersonnel. Les condamnations moralisantes, on le sait, lui répugnent ; les échanges spontanés, par contre, illustrent sa haute conception des rapports humains, y compris avec les gens en désaccord avec lui. L’entretien qu’il a eu le 24 septembre avec Eugenio Scalfari, un journaliste de La Repubblica révèle d’autres aspects de sa pensée et de ses intentions.

 

Scalfari, né catholique mais devenu athée, avait été frappé par un mot du pape dans une lettre qu’il lui avait adressée au journal. « La conscience est autonome, y écrit le jésuite argentin, et chacun doit obéir à sa conscience. » Scalfari y a vu l’une des paroles « les plus courageuses qu’un pape ait prononcées ». En fait, la primauté de la conscience n’est plus rejetée dans le catholicisme. Mais le pape François en a une vision inédite.

 

« Chacun a sa propre conception du bien et du mal et chacun doit choisir et suivre le bien et combattre le mal selon l’idée qu’il s’en fait, confirme-t-il à son interlocuteur. Il suffirait de cela pour vivre dans un monde meilleur. » Même l’Église donc devrait rejeter le prosélytisme, « une pompeuse absurdité ». Il faut plutôt « se connaître, s’écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure ». L’essentiel de la foi chrétienne est d’aimer son prochain comme soi-même.

 

Mais alors, le narcissisme ne doit-il pas être tenu pour positif ? La question fait réagir le pape. Il n’aime pas le mot, dit-il. Cet amour sans bornes pour soi-même peut produire de « très graves dommages » non seulement pour qui en est atteint, mais aussi pour les autres et pour la société. Ceux qui souffrent de cette affection - « une sorte de trouble mental » - sont généralement les personnes qui « détiennent le plus de pouvoir ». Et le pape d’ajouter : « Les dirigeants sont bien souvent des Narcisses. »

 

Maints dirigeants au sein de l’Église, enchaîne Scalfari, l’ont été eux aussi. « Vous savez ce que j’en pense ?», demande le pape François. « Les dirigeants de l’Église ont été souvent des Narcisses en proie aux flatteries et aux coups d’aiguillon de leurs propres courtisans. L’esprit de cour est la lèpre de la papauté. » Le mot est lâché, mais s’agit-il de la curie ? Pas la curie comme telle, dit le pape, bien qu’il puisse s’y trouver des courtisans. Elle est une intendance de service.

 

Le pape en a besoin, mais elle a un défaut, explique le successeur de Benoît XVI. Centrée sur le Vatican, elle en surveille les intérêts, mais ceux-ci sont encore en majorité des intérêts temporels. « Cette vision axée sur le Vatican néglige le monde qui nous entoure. » Le pape François ne la partage pas et « je ferai, dit-il, tout ce qui est en mon pouvoir pour la modifier ». Pour les tenants du petit État pontifical, peut-on croire, cet objectif paraîtra une menace. Pour l’Église « communauté », c’est l’annonce d’une libération !

 

De même, pour les catholiques qui regrettaient la direction conservatrice donnée par les derniers papes aux voeux du concile Vatican II, le retour promis par le pape François aux orientations conciliaires - ouverture à la culture moderne, dialogue entre les confessions et avec les non-croyants - sera sans doute accueilli avec enthousiasme, du moins par ceux-là qui n’ont pas déserté l’Église. Mais le pape pourra-t-il remplir son mandat ?

 

Qu’en pense le journaliste ? Scalfari trouve que « l’amour pour le pouvoir temporel » l’emporte encore au Vatican et dans la structure institutionnelle de toute l’Église, et que cette institution prédomine sur « l’Église pauvre et missionnaire » que souhaite le pape. Il en est ainsi, concède le pape François, et dans ce domaine, dit-il, « il n’y a pas de miracle ». Même le fondateur des jésuites, rappelle-t-il, n’obtint l’approbation de Rome qu’au prix de longues négociations et de « vastes compromis ».

 

La mission de l’Église dans un monde où l’égoïsme prédomine n’implique-t-elle pas d’accepter que la politique entre en jeu ? Pour le pape, cela ne fait aucun doute : le « libéralisme sauvage » rend plus forts les forts, affaiblit les faibles et aggrave l’exclusion. Une grande liberté, une absence totale de discrimination et de démagogie, et beaucoup d’amour sont nécessaires, mais aussi des « règles de comportement » et, au besoin, des interventions directes de l’État, « pour corriger les disparités les plus intolérables ».

 

Les lecteurs de La Repubblica ne sont pas au bout de leurs surprises. Le pape François et Eugenio Scalfari doivent en effet poursuivre leur dialogue. « Nous parlerons du rôle des femmes dans l’Église, a lancé le pape en saluant le journaliste. Je vous rappelle que l’Église est un mot féminin. » Le jésuite devenu pape doit une part de sa vocation, a-t-on appris, à une femme, une enseignante pour laquelle il éprouvait du respect et de l’amitié à l’université.

 

« C’était une fervente communiste. » Souvent, elle lui donnait à lire des textes du Parti communiste. C’est ainsi qu’il s’est familiarisé avec sa conception « très matérialiste ». Le communisme n’eut pas de prise sur lui, il est vrai, mais en l’abordant grâce à une personne « courageuse et honnête », il allait en comprendre certaines choses, notamment « une dimension sociale » qu’il allait retrouver dans la doctrine sociale de l’Église. Cette femme fut « arrêtée, torturée et assassinée » par la dictature alors au pouvoir.
 

 

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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