Le prof de désir

«Le langage n’est pas la vérité. Il est notre manière d’exister dans l’univers », écrit Paul Auster dans L’invention de la solitude. J’ai lu ce livre, c’était il y a longtemps. Je viens de tomber sur ce passage dont je n’avais conservé aucun souvenir, en exergue au début de La honte d’Annie Ernaux.

 

Cela m’a fait penser à la controverse autour de David Gilmour, ce prof de littérature de l’Université de Toronto qui n’enseigne que les textes de mâles vieillissants ou presque.

 

Mais revenons d’abord à Ernaux. Gallimard a réédité tout plein de ses livres, des photos et un journal inédit sous une seule couverture, dans la collection « Quarto ». Fasciné par Les années, sonné en lisant Se perdre, je l’ai acheté parce que j’avais envie de découvrir le reste. Dont La honte, qui débute par cette phrase terrible : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. » Et suit le tableau effarant d’un homme qui perd la raison, d’une femme pulvérisée par l’horreur et d’une jeune fille que cette violence catapulte dans les limbes. « Je lisais, je jouais, j’agissais comme d’habitude mais je n’étais dans rien. »

 

J’aime la mélancolie rêche d’Ernaux, sa manière de livrer les souvenirs avec une beauté économe, comme un rapport de police écrit par un poète. J’aime son rythme aussi, qui semble s’ajuster parfaitement à ses drames ou ses névroses. Je ne me suis jamais vraiment soucié qu’elle soit une femme. Je veux dire que cela va de soi : je ne la lis pas parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est une écrivaine qui me plaît. Même chose pour Annie Proulx dont j’ai entamé l’autre jour un recueil de nouvelles, le deuxième que je lis d’elle. Et si cette femme du Montana me semble mieux décrire l’univers des hommes de l’Amérique rurale que plusieurs de ses contemporains mâles, je n’en fais pas de cas non plus.

 

Reste que je comprends parfaitement ce qu’évoque David Gilmour quand il dit qu’il souhaite enseigner une littérature masculine qui lui ressemble, citant Roth, Fitzgerald et Tolstoï à titre d’exemples. Et je vois aussi très bien l’utilité d’enseigner un type de romans qui éveille chez lui la passion. Parce que son envie, ce n’est pas autant d’enseigner toute la littérature que de parler de celle qui l’anime, et de transmettre un désir de l’approfondir.

 

Cela fait-il de Gilmour un vieux phallocrate ? Peut-être un égocentrique, c’est vrai. Mais, sinon, tous ces cours sur les littératures russe, noire, sud-américaine, québécoise sont-ils racistes ? Et toutes ces femmes qui n’enseignent que des écrivaines à l’université, elles sont quoi ?

 

Remarquez que, comme tous les autres, elles ne me dérangent pas une seconde. Elles peuvent bien enseigner la littérature d’un point de vue strictement féminin, la mettre en contexte dans l’histoire, en faire ressortir les éléments qui l’inscrivent dans les luttes féministes. Ou pas. C’est leur droit le plus strict. Dans la mesure où les étudiants savent à quoi s’en tenir, tout est bien.

 

Pourquoi faire la même chose avec une écriture d’hommes serait-il différent, et donc discriminatoire ?

 

Depuis le début de cette histoire, j’ai en tête le seul roman de Gilmour que j’ai lu, L’école des films, parce que ce récit me paraît en phase avec l’idée qu’il se fait de la littérature. Dans le bouquin, le fils du narrateur veut abandonner l’école. Son père l’y autorise à condition qu’ils regardent ensemble une série de films qui serviront de base à une réflexion sur la condition humaine.

 

Dans le cours du romancier, il semble avoir simplement échangé des films pour des livres. Mais le principe demeure le même.

 

C’est l’art au service de la vie, comme une grille d’analyse qui permet de mettre des mots sur ces choses qui induisent le vertige tant qu’on n’arrive pas à les nommer.

 

Gilmour choisit un lexique familier. Celui de ce troupeau de vieux libidineux qui émaille un plan de cours que, un peu baveux, il présente comme une toquade. Il ne sera pas le premier prof d’université à le faire, n’est-ce pas ? Seulement un des rares à l’avouer publiquement.

 

Mais oui, je sais, c’est dommage qu’il n’aime que Virginia Woolf comme auteure. Mais oui, il s’est défendu pitoyablement, donnant l’impression d’en rajouter une couche plutôt que de s’expliquer avec intelligence. Mais il n’atteindra jamais le ridicule de ceux qui trempent leur indignation à son endroit dans la très javellisante rectitude politique.

 

Ceux-là érigent leur vertu égalitaire en vérité. C’est franchement ennuyeux, et plutôt overkill, comme on dit sur Younge Street. Parce que Gilmour n’est rien d’autre qu’un prof de désir qui trouve dans Fitzgerald, Tolstoï ou Hemingway un univers sensible qu’il sait comment enseigner parce qu’il le connaît par coeur. Comme dirait Auster que partage Ernaux : ce qu’il transmet, c’est une manière, parmi d’autres, d’exister dans l’univers.

1 commentaire
  • Sophie Bellefeuille - Inscrite 5 octobre 2013 15 h 59

    Transparence

    La différence entre un cours sur la littérature russe (selon un exemple utilisé dans l'article) et un cours sur la littérature "masculine qui lui ressemble" est que le cours de littérature russe s'intitule: littérature russe de tel ou tel siècle, par exemple. Le cours de David Gilmore n'a pas du tout ce type de titre, c'est plutôt (traduction libre): Le sens des formes culturelles - Cinéma, littérature et la pensée moderne.