Les Calinours

On apprenait cette semaine que l’intellectuel Gérard Bouchard, défenseur d’une laïcité dite « ouverte », était au Maroc, où il participait à un colloque de l’Organisation internationale de la Francophonie. Qu’avait-il à confier aux journalistes à cette occasion ? Il n’a pas trouvé mieux que de dénoncer la laïcité française, cet exemple à ne pas suivre, disait-il.

N’y avait-il pas mieux à faire dans un pays où des femmes, comme Amina El Filali en 2012, ont été poussées au suicide pour ne pas épouser leur violeur ? Un pays où la presse française « impie » est interdite de distribution dès qu’elle aborde des sujets délicats comme la représentation de dieu ?

Gérard Bouchard n’est pas un homme politique, on peut donc excuser cette maladresse. Mais elle illustre comment certains pourfendeurs de la laïcité vivent hors du monde. On sent bien chez eux cette déception de voir tout à coup les problèmes de l’univers rattraper le Québec. « Surtout, ne nous parlez pas des pays musulmans, et encore moins de l’Europe ! De grâce, nous sommes en Amérique du Nord ! »

N’est-ce pas cette nostalgie d’un Québec coupé des drames qui déchirent l’univers qu’exprimait avec candeur la jeune militante de Québec solidaire Dalila Awada dimanche dernier à Tout le monde en parle ? « Il est important de garder toute la discussion et le débat en Amérique du Nord », disait-elle avant d’ajouter cette phrase lourde de sens : « Moi, en tant que femme québécoise, je n’ai pas à porter le poids de tout ce qui se passe dans le monde. »

Je comprends bien cet angélisme. Lors de mon arrivée en Europe, je le partageais aussi. Devant les problèmes des banlieues, de l’immigration, de la laïcité, moi aussi je me disais qu’au Québec, ce n’était pas pareil, que, comparés à l’Europe, nous étions un îlot de paix et de sérénité, que nous faisions les choses autrement et que le Vieux Continent n’avait surtout pas de leçon à nous donner. Jusqu’à ce que je voie, au fil des ans, les mêmes problèmes surgir à Montréal-Nord. Jusqu’à ce que la Cour suprême rende son jugement sur le kirpan. Jusqu’à ce que je croise des fillettes de dix ans voilées au marché Jean-Talon. Jusqu’à ce qu’éclatent les polémiques sur le turban au soccer.

Le Québec n’est pas une bulle. Le monde nous rattrape. On peut en éprouver de la nostalgie, mais pas détourner le regard en prétendant que ce débat sur la laïcité est une idée « importée ». Fin stratège, l’ancien président François Mitterrand a écrit que « dans les épreuves décisives, on ne franchit correctement l’obstacle que de face ». C’est Élisabeth Schemla qui le rappelle dans son excellent livre Islam, l’épreuve française (Plon).

Et pourtant, s’il y a un exemple à ne pas suivre, c’est bien celui des socialistes français. Pendant vingt ans, eux aussi ont regardé ailleurs considérant ce débat, à l’image du rapport Bouchard-Taylor, comme « une pure invention ». Bercés par l’angélisme « black, blanc, beur », les socialistes français ont laissé pourrir les choses et progresser le Front national.

Avec pour résultat que l’islam français compterait aujourd’hui deux fois plus de convertis qu’en 1986. Le problème n’est pas tant cette conversion que l’islam qu’elle dissimule. Sur les 2300 lieux de culte musulmans en France, quatre sur cinq sont dirigés par des imams improvisés qui ont souvent de la difficulté à faire un prêche en français. La plupart ont été formés à l’étranger, défendent le mariage endogame et considèrent l’apostasie comme un crime. Parmi les deux seules écoles d’imams en France, l’une est sous le contrôle d’Alger, l’autre sous celui des Frères musulmans.

Comment s’étonner après cela que, selon une enquête de l’Ifop, 58 % des musulmans (contre 20 % des catholiques) trouvent normal que les règles de la religion aient préséance sur celles de la société où ils vivent. Exactement comme Marlene Figueroa, qui déclarait au Devoir que, si la charte était adoptée, elle ne respecterait pas la loi québécoise et attendrait tranquillement qu’on la mette à la porte. La première règle d’un citoyen, immigrants compris, n’est-elle pas de respecter la loi ?

Aujourd’hui, la plupart des socialistes français sont revenus de cet angélisme de Calinours. Après avoir autorisé des horaires non mixtes dans les piscines de Lille, Martine Aubry a refusé de participer à une rencontre de la Ligue islamique du Nord, où un imam incitait de jeunes musulmans à pratiquer des sports de combat pour libérer la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem. Même chose pour l’ancien leader de SOS racisme, Harlem Désir, qui après s’être opposé à l’interdiction des signes religieux à l’école en 2004 veut aujourd’hui étendre la loi aux garderies subventionnées.

Mais restons zen. Cela n’empêche pas les Français de plébisciter Jamel Debouzze, Yannick Noah et Omar Sy chaque fois que vient le temps de choisir leur personnalité préférée.

On ne peut pas faire le Cirque du Soleil et triompher dans les festivals internationaux avec Monsieur Lazhar pour ensuite se prétendre hors du monde. Comme disait si bien Djemila Benhabib à Dalila Awada : « Il faut sortir de votre “moi”, de votre “je”, pour penser la société. »

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