Suite 1742

Le fameux « Bed-in for Peace » de John et Yoko, du 26 mai au 2 juin 1969, s’est déroulé dans la suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth.
Photo: Source Fairmont Le Reine Elizabeth Le fameux « Bed-in for Peace » de John et Yoko, du 26 mai au 2 juin 1969, s’est déroulé dans la suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth.

Mardi, je suis allée rencontrer un musicien : Marcus Cahill, une sorte de John Lennon. Combien de clones de l’ancien Beatle se produisent un peu partout dans le monde ? je lui demande. Il répond : entre cinq et dix peut-être, sans compter ceux qui jouent en groupe Fab Four. Lui, il se produit tout seul.

 

Fascinant de rencontrer des gens transformés en leur idole. Ils ont abandonné leur ancienne peau, comme les serpents leurs anciennes enveloppes, nommées survies.

 

Tant d’Elvis prouvent aux convertis que The King n’est pas mort - pattes d’éléphant, déhanchement coquin, oeil de velours, et que je vous chante Blue Moon. Chanteur imitateur, c’est bel et bien un métier. On en convient, mais ça intrigue.

 

Le Britannique Marcus Cahill a les petites lunettes de grand-mère de Lennon, sans sa longue silhouette de prophète. « Je ne lui ressemble pas, mais mon registre vocal est à peu près le sien. » Et de m’entonner à la guitare The Ballad of John and Yoko. Le musicien est sans doute voué à vie à incarner le chantre assassiné, en véhiculant son message pacifiste. Il se sent honoré d’être son ombre.

 

« Yoko Ono me suit sur Facebook. Quant à Paul McCartney… Ce serait mon rêve de faire de la musique avec lui. »

 

Marcus est un fan de toujours. Depuis 35 ans, il l’imite. Le musicien avait 15 ans quand il a enregistré un disque-hommage pour la première fois. Il a ses fans. Ou ses fans du fan, on ne sait plus.

 

Après 446 spectacles solos au Cavern Club de Liverpool, « davantage que les Beatles », il est allé voir ailleurs si John y était, et depuis 2011 il se produit en tournée. Avec des musiciens québécois, son spectacle Imagine sera le 9 octobre au Granada de Sherbrooke, deux jours après au Rialto de Montréal, puis le 12 au Casino du Lac-Leamy de Gatineau. On verra bien.

 

Lieu-culte

 

Pour tout dire, l’endroit de notre rencontre m’intéressait tout particulièrement : la suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth, lieu-culte du fameux « Bed-in for Peace » de John et Yoko du 26 mai au 2 juin 1969.

 

Pèlerinage obligé, soit, où je n’avais encore jamais mis les pieds. S’agit de vivre à Montréal… « N’empêche que les fleurs et leur bed-in n’ont pas empêché les humains de s’entretuer sur la planète, que je soupire au musicien, notifiant in situ l’échec du message lennonien. Voyez les conflits ! Les guerres ! »

 

« Mais non, ce n’est pas un échec, clame l’imitateur. Ce message est porté, véhiculé à travers les années. Yoko a dit après coup : “Peut-être étions-nous naïfs… ” Mais tous ceux qui venaient m’entendre à The Cavern cherchaient à garder ce voeu-là en vie : l’individu peut changer le monde. Suffit de vouloir. »

 

C’est vrai, en plus.

 

Pour Marcus, investir cette suite (on s’installe sur le lit, traditions obligent) relève de l’expérience spirituelle. « Si la paix dans le monde n’est toujours pas une réalité lorsque nous mourrons, alors nous reviendrons… jusqu’à ce que ce le soit », disait Lennon.

 

Ouille ! Son spectre a de quoi rôder dans le coin. Je le cherche entre les photos du bed-in en question, qui tapissent la suite : elles ont été exécutées surtout par Gerry Deiter, que l’ancien Beatle avait chargé d’immortaliser l’événement. On voit le couple en blanc, alité pour l’amour et la fraternité jusqu’à l’éternité, semble-t-il. John, Yoko et sa fille à elle, Kyoko, qui fouinait partout. Retour aux amoureux rigolant avec Timothy Leary, répondant aux journalistes, aux fans, avec sur l’oreiller le Tao Te King. Livre de la voie et de la vertu de Lao Tseu bien en évidence, les yeux lourds de fatigue parfois derrière les bouquets de fleurs. Ils enregistrent la chanson Give Peace a Chance aussi, avec la clique autour qui joue les percussions en utilisant ce qui traînait, parfois des livres entrechoqués.

 

L’hôtel Reine Elizabeth n’en demandait pas tant.

 

Joanne Papineau est venu rejoindre le producteur Richard Beaucage et moi dans la suite. Elle est responsable des relations publiques au Reine Elizabeth, apporte un grand cahier d’entreprise, livre de sécurité de l’hôtel en 1969. Entièrement en anglais, faut-il le préciser ? manuscrit, sauf quelques feuilles volantes tapées à la machine. L’ère pré-informatique tenait du scrap book.

 

Clin d’oeil

 

On a regardé les comptes rendus des jours entourant le bed-in : les Jello deux couleurs commandés pour Kyoko, le registre des plaintes des clients. Certains réclamant haut et fort de jeter dehors pareils fauteurs de trouble. C’était conservateur, cet hôtel-là. Et des fans qui crient à la porte et débordent dans le corridor, ça fait du bruit, ça dérange les voisins, la musique aussi. Et les pétales de roses sur les fleurs du tapis, ça coince les aspirateurs.

 

« En fait, explique Joanne Papineau, personne au Reine Elizabeth ne pensait vivre un événement historique. Ça choquait plus qu’autre chose. D’ailleurs, l’hôtel a mis des années avant de rendre hommage à ce bed-in là et à décorer la suite. Les administrateurs ont répondu à la demande des clients. Au cours des années 80, ils ont approché Yoko Ono pour pouvoir mettre des photos, des objets. On en rajoute toujours. »

 

Faut pas croire que la suite était comme aujourd’hui. En fait, les stars amoureuses occupaient le 1738, le 1740, le 1742, le 1744. Il y aura d’autres réaménagements.

 

Des fans louent la suite avec engorgement au cours des périodes fastes : en mai, à l’anniversaire du bed-in (ça faisait 44 ans au printemps dernier), en octobre à celui de John Lennon (il aurait eu 73 ans mercredi prochain). Des visites sont autorisées quand la suite est vacante.

 

Ajoutez les gros événements : pour le 35e anniversaire du bed-in, par ici un nouvel enregistrement de Give Peace a Chance avec des musiciens québécois. Pour lancer l’expo sur les Beatles au musée de Pointe-à-Callières, la suite 1742 reprenait du service.

 

Joanne Papineau assure que l’hôtel refuse les demandes guidées par de mauvaises raisons : « Une entreprise de fruits et légumes voulait y lancer sa campagne : “Give Peas A Chance !” On a dit non. » Ah ! Ah !

 

J’ai quitté cette suite-là, encombrée par son passé et par un message envoyé à tous les cieux, en vain peut-être, lançant en pensée un clin d’oeil à Claude Chamberlan et Dimitri Eipides du Festival du nouveau cinéma, qui étaient au bed-in pour la paix, dans un hôtel devenu autel pour pèlerins nostalgiques. Le Festival a gardé un peu de cet esprit-là. Les fantômes des rêveurs pacifistes sont partout, en fait. On les traquera au 42e FNC dès mercredi.