ROIS de rien

D’ici le milieu du siècle, la demande mondiale en énergie doublera. Ici, huile de bras contre mazout au Sri Lanka.
Photo: - Le Devoir D’ici le milieu du siècle, la demande mondiale en énergie doublera. Ici, huile de bras contre mazout au Sri Lanka.

Il est entré dans mon bureau l’air dépité, le journal à la main. « T’as vu le rapport du GIEC ? Je suis complètement désillusionné au sujet des énergies renouvelables. Rien ne change et pas un gouvernement ne va choisir une option qui portera ses fruits dans 30 ans, alors que cinq milliards de barils de pétrole dorment dans le golfe du Saint-Laurent. »

 

Mon mari économiste a l’habitude d’être plus optimiste qu’une courbe de PIB en temps de prospérité. Il porte à gauche également, aussi rare que précieux puisque l’économie me semble toujours prêcher pour la croissance, la saine concurrence (!) et le libre marché, de jolis mots pour maquiller un capitalisme sauvage. Ma douce moitié enseigne l’économie de l’environnement à des étudiants universitaires, futurs économistes qui boivent ses paroles comme du jus de carotte aux oméga 3.

 

- Ah non ! Tu ne vas pas jeter la serviette ! Pas toi aussi ! Tu n’as pas le droit, tu enseignes à des jeunes !

 

- Ma job consiste à leur montrer les deux facettes de la médaille. Et, franchement, je ne crois plus à l’effort que ça va prendre pour changer les comportements humains sous-jacents.

 

J’ai beau me faire la tentatrice du démon pour lui faire sortir ce qu’il a dans les tripes (son jargon d’économiste me séduit), je suis aussi dépitée que lui. Et quand il me parle d’effet substitut (nos lubies écoénergétiques) versus l’effet revenu (la quantité de ce que nous consommons), je l’aime comme au premier jour. Comme quoi on peut être en train de vous annoncer la fin du monde et vous vous pâmez sur la jolie gueule du prédicateur. Je suis comme ça, superficielle comme une nappe d’huile après un déversement pétrolier.

 

L’effet pervers

 

Ça tombait plutôt bien, j’étais déjà pas mal déprimée, je dévorais Vert paradoxe, le livre du journaliste américain David Owen, traduit chez Écosociété, sur le piège des solutions écoénergétiques. Passionnant, même si Owen affiche un pessimisme (réalisme ?) bien documenté, pas dupe d’un « chaque geste compte ». Pantoute. Il n’habite même pas au Vermont et prétend que les New-Yorkais ont le meilleur bilan carbone aux États-Unis parce qu’ils vivent sans bagnole, empilés les uns sur les autres. Owen traite d’économie et d’écologie, ce mariage dysfonctionnel voué au divorce, mais surtout de nos contradictions humaines. En gros, il suggère de « vivre plus petit, plus serré et de conduire moins ».

 

Il fait la démonstration éloquente que toutes les tentatives pour diminuer notre gourmandise avec des produits moins énergivores (de l’ampoule fluocompacte aux voitures hybrides, en passant par les climatiseurs Energy Star) ont contribué à augmenter notre consommation, nos déplacements et l’usage effréné que nous faisons desdits objets. Ceux-ci sont plus accessibles, moins coûteux à utiliser ou à mouvoir, et nous allègent la conscience. Le coût environnemental de ces biens ne compense pas l’économie d’énergie qu’ils semblent nous faire gagner. Désormais, même nos brosses à dents turbinent à l’électricité.

 

En fait, Owen nous rappelle ce qu’on oublie volontiers : chaque transaction, chaque achat, chaque gaspillage, chaque catastrophe, chaque déplacement utilise des ressources. Le quart de toute l’eau douce consommée aux États-Unis sert à produire des aliments qui seront jetés à la poubelle et se transformeront en méthane en se décomposant.

 

Je n’ai qu’à examiner ma propre vie, plus ou moins calquée sur celle de mes parents, pour voir que je n’y parviens pas. Que ce soit à cause du travail, des enfants, de nos goûts, nos diètes, nos loisirs, nos amitiés, nos amours ou notre famille, nous sommes tous en contradiction avec les préceptes de base de la décroissance. Même les plus verts de mes amis vivent dans une mer de culpabilité saupoudrée d’un peu de déni entre deux avions à prendre ou à piloter. Mais, comme je le disais à l’un d’eux - qui prêchait pour un « chacun doit commencer par désherber son jardin » tout en cultivant lui aussi les paradoxes verts -, ta culpabilité, la planète s’en sacre.

 

Owen, lui, y va d’un : multipliez la plupart de vos comportements par neuf ou dix milliards (le nombre de Terriens en 2050) et voyez s’ils semblent encore écologiques. « Rares sont ceux qui passent le test. » De toute façon, même se nourrir ne le passe pas puisqu’il faudra augmenter de 60 % la production mondiale d’aliments d’ici le milieu du siècle.

 

Faire casquer les riches

 

Je l’ai déjà écrit ici, ce sont mes amis pauvres qui s’avèrent les plus écolos. Ils n’ont pas le choix, n’ont pas d’auto, pas d’avion, pas de bateau, pas de résidence secondaire, pas de climatiseur, même pas de cellulaire. Et Owen va dans la même direction que le journaliste français Hervé Kempf en soulignant qu’il faudra faire casquer les « riches » - vous et moi - à l’échelle mondiale. « Aucune solution humaine aux changements climatiques n’est compatible avec une disparité socioéconomique planétaire exacerbée, où une infime minorité consomme la majorité des ressources. »

 

Peu de gouvernements auront l’audace d’agir pour le bien commun tout en taxant les entreprises à hauteur de leurs méfaits environnementaux. En gros, le pétrole ne coûte pas assez cher, l’électricité non plus, et tant que nous pourrons consommer (polluer) sans en payer le prix réel, nous nous exécuterons avec tout juste une arrière-pensée pour nos enfants, à qui nous léguons une catastrophe annoncée.

 

Comme le souligne Owen, nous souhaitons encore réduire nos émissions polluantes tout en espérant que cette « révolution » ne perturbera pas trop notre confort.

 

Je lui cède le mot de la fin : « Il est facile pour les gens aisés d’avoir l’air de s’occuper du sort de l’environnement, du climat et de la crise énergétique : il suffit de conduire un véhicule hybride, de manger local (en s’accordant des exceptions pour nos denrées exotiques préférées), de se souvenir de débrancher le chargeur du téléphone portable et de séparer ses déchets en deux piles. Ce qui s’est avéré impossible jusqu’à présent, c’est de faire quoi que ce soit qui ait la moindre chance de produire des changements profonds et durables à l’échelle mondiale. La chose nous préoccupe-t-elle à ce point ? Telle est l’énigme. »

 

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo


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Aimé le resto végétalien Invitation V, à Outremont. Très raffiné, goûteux, écologique (plus que le steak, en tout cas), mais pas grano. Excellent service en plus. J’y retourne avec des carnivores.

 

Cherché un iPod nano d’occasion. Incroyable le nombre de bidules électroniques qui dorment dans nos tiroirs. On m’a même offert des nanos gratuitement ! Ça m’a confirmé une chose : je n’achèterai plus jamais rien de neuf qui commence par la lettre « i ». Réutiliser, c’est encore mieux que recycler. Et ne pas acheter aussi. Apple vient de détrôner Coca-Cola en tant que marque la plus puissante au monde. Et contrairement au Coke, on peut s’en procurer de seconde main.

 

Tombée sur un site consacré aux déversements pétroliers en 2013, au Québec et ailleurs. Stupéfiant. En passant, les risques d’un déversement majeur liés à l’exploitation du pétrole dans le golfe du Saint-Laurent sont de 15 %, et on peut s’attendre à trois déversements mineurs en 25 ans, selon une étude de l’Institut Fraser (2012). Mégantic nous aura servi de leçon ? J’en doute fort.

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JOBLOG

La loterie de la vie

La fille du dépanneur, à la campagne, était tout excitée.

– Tu ne devineras jamais ce qui nous est arrivé aujourd’hui !
– … ?
– Un hélicoptère a atterri en avant.

En avant : un immense stationnement avec une pompe à essence et des tables à pique-nique.

–  Ils faisaient le plein ?
– Non, la madame est venue se chercher un gratteux. On a pris des photos.

Le même jour, au même comptoir, une autre résidante achetait de l’eau parce qu’elle s’était fait couper l’électricité (la pompe à eau est électrique) qu’elle ne pouvait plus payer.

Peut-être qu’elle aurait dû s’acheter un gratteux elle aussi. Elle n’a tout simplement pas compris comment ça fonctionne, le capitalisme.

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