Une virevolte existentielle perpétuelle

Le poète et auteur-compositeur-interprète acadien Fredric Gary Comeau signe avec Vertiges son premier roman.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le poète et auteur-compositeur-interprète acadien Fredric Gary Comeau signe avec Vertiges son premier roman.

Ce pourrait être un film. Disons un film à la Claude Lelouch revisité par Robert Lepage. Et retouché au passage par Cédric Klapisch, celui de L’auberge espagnole, en particulier.

 

L’écran serait divisé en huit. On verrait simultanément huit personnages évoluant séparément dans huit univers différents. On saurait d’instinct qu’à la fin, l’action tendrait vers un seul lieu, rassemblant tout ce beau monde.

 

On les verrait chacun de leur côté vivre, aimer, faire l’amour, voyager, créer, lire, écouter de la musique… On les entendrait penser, probablement en voix hors champ.

 

Parfois les scènes ne dureraient que quelques secondes, parfois plus. De temps en temps, de plus en plus souvent, en fait, on retrouverait deux personnages, ou plus, dans la même scène.

 

Les huit ne sembleraient pas liés entre eux au départ, mais des liens apparaîtraient petit à petit entre plusieurs d’entre eux. À force de chassés-croisés, le cercle des relations finirait par faire son chemin tout à fait.

 

Le point de départ du film : un attentat à la bombe dans une gare parisienne, au milieu des années 1990. Une jeune fille belle comme le jour, prénommée Hope et perdue dans ses pensées, assisterait à l’explosion. De même qu’un vieil homme qui attendrait son petit-fils adoré, en vain : Olivier, 12 ans, mourrait dans l’explosion.

 

Valse à huit temps

 

Le fil conducteur du scénario: un recueil de poèmes écrit par un jeune Acadien et retrouvé dans le désert du Nouveau-Mexique. Un ami de l’auteur l’aurait laissé là, à la demande du poète.

 

La femme qui aurait retrouvé le livre serait la mère de Hope. Une artiste, cette femme. Très portée sur l’astrologie. Elle conseillerait à sa fille de partir à la recherche du poète acadien, possiblement l’homme de la vie de Hope.

 

Il faut dire qu’on verrait Hope très souvent en train de faire l’amour avec un homme différent. Pour elle, et elle le dirait clairement à sa mère, tous les hommes se vaudraient. Elle dirait à sa mère : « Ils sont tous le même homme. »

 

Il ne faudrait pas trop chercher à tout comprendre. Il faudrait juste rester alerte, ouvert à l’aventure, aux rencontres. Il y aurait ce qui nous apparaîtrait comme des invraisemblances. Tellement de hasards, de coïncidences.

 

Il y aurait des rendez-vous sans cesse retardés, sciemment, par le grand manitou derrière le film. Il étirerait la sauce, en faisant s’effleurer, à leur insu, les personnages devant normalement se rencontrer. Il y aurait une forme de suspense.

 

Il y aurait du sexe, beaucoup. Souvent cru. Parfois hard, sadomaso. Sans éclairage tamisé. Il y aurait de la violence attendue, fantasmée, qui ne viendrait pas. Il y aurait de la vengeance qui arriverait à son terme. Beaucoup d’errance. Mais de la sensualité, surtout. Tout ça en même temps, sur l’écran subdivisé.

 

Les personnages, que ce soit Hope, sa mère ou le jeune poète acadien, mais aussi un ex-acrobate argentin qui lutterait pour écrire un roman, un gynécologue montréalais d’origine égyptienne qui ne voudrait surtout pas avoir d’enfants, et les autres aussi bien, tous, en fait, seraient liés par l’appel du vertige. Vertige du sexe, vertige de l’amour, vertige de la création, vertige de l’art… Tous auraient soif de vertiges. Et de liberté.

 

On aurait droit à un happy end, mais la fin demeurerait somme toute ouverte. Ouverte sur tous les possibles. On aurait l’impression qu’un autre film pourrait très bien commencer là, sur la toute dernière image.

 

Entre-temps, on aurait exploré Paris, Montréal, Moncton, Halifax, New York, Santa Fé, une partie du Japon et surtout de la Turquie. On aurait humé les lieux par petites touches impressionnistes, par le biais des protagonistes, au gré de leurs déplacements.

 

Quai no 5

 

Ce pourrait être un film, c’est un roman. Le premier du poète et auteur-compositeur-interprète acadien Fredric Gary Comeau : Vertiges, publié dans la toute nouvelle collection « Quai no 5 », dirigée par l’ex-rédacteur en chef de Voir Montréal, aussi poète et musicien, Tristan Malavoy-Racine.

 

C’est un roman, mais franchement, on y voit les cho-ses, les lieux. On y voit les gens. On les entend. On entend de la musique, aussi, beaucoup, toutes sortes de musiques. Et on entend des poèmes, de tous les horizons, qui sont cités. On entend les mots. Les mots de l’auteur. Ça sonne. C’est beau. On dirait des tableaux. Des tableaux vivants.

 

Prenons un passage au hasard. Nous sommes à New York. Personne en particulier dans le cadre, juste la ville qui bat. « Le mois d’octobre chante dans Central Park. Les taxis jaunes s’envolent à la recherche de plusieurs temps perdus. Les petits écoliers rêvent déjà de l’été. Les corps dérivent et ne s’attendent à rien. La nuit et les feuilles tombent. »

 

Si c’était un film, il faudrait garder ça : la voix de l’auteur, ses mots, son langage. Il faudrait garder sa musique à lui. Son rythme. Et ses réflexions : « Le destin n’existe pas, ce n’est qu’un leurre. Tout le monde le sait. Malgré cela, tout le monde a l’intime conviction qu’il faut croire en quelque chose. »

 

Il faudrait garder cette simple phrase : « Kazuo le naufragé s’est retrouvé grâce aux constellations de grains de beauté éparpillés entre les omoplates de Sofia. »

 

Il faudrait garder les descriptions derrière l’image. La description de deux femmes en train de faire l’amour, entre autres : « Cette nuit, elle succombera au véritable vertige qui ne peut exister qu’entre deux femmes se regardant, se désirant entre deux gestes si sublimes que même le désert en soupire avec elles. » Puis, tout de suite après : « Une femme. Une autre. Ne pensez pas Courbet. Pensez plutôt vagues, silences, psaumes et fièvres. Voluptés, violoncelles, souffles qui dansent. »

 

Si c’était un film, il faudrait peut-être que ce soit du non-cinéma, comme chez Duras. Mais ça déplairait beaucoup, ça hérisserait. Ce serait trop lent au goût de plusieurs. Et ça ne rendrait pas justice au roman de Fredric Gary Comeau. Pas du tout le même rythme que Duras, de toute façon, pas le même langage, le même style, le même propos.

 

Un moment, dans Vertiges, quelqu’un dit : « Être Acadien, c’est exactement ça. Une virevolte existentielle perpétuelle. »Cette définition pourrait très bien s’appliquer au roman de Fredric Gary Comeau. C’est exactement ça, oui. Une virevolte existentielle perpétuelle, mise en mots, en images.

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