Le plaidoyer social-démocrate de Christian Nadeau

L’essai du philosophe Christian Nadeau se veut une défense de la gauche québécoise.
Photo: Brigitte Duplessis L’essai du philosophe Christian Nadeau se veut une défense de la gauche québécoise.

Les fidèles lectrices et lecteurs de cette chronique savent que la social-démocratie y a la cote. Modèle socio-économique qui allie l’attachement à l’individualisme moderne au souci de la justice sociale, la social-démocratie réunit, en quelque sorte, le meilleur de deux mondes : elle défend la liberté individuelle, si chère à la pensée de droite, tout en recherchant une certaine égalité, valeur phare de la pensée de gauche.

 

Ceux et celles qui partagent cette lecture des choses se réjouiront donc avec nous de la parution de Liberté, égalité, solidarité, un essai du philosophe Christian Nadeau qui « se veut résolument une défense de la gauche, laquelle est malmenée ces dernières années, au Québec et ailleurs, par une droite désinhibée ».

 

Il y a, évidemment, toutes sortes de gauches. Certaines, radicales, sont anarcho-libertaires ou socialo-communistes ; d’autres, plus incertaines et presque au centre, sont sociales-libérales. Christian Nadeau se réclame d’une gauche solidariste, un courant théorisé par Léon Bourgeois (1851-1925), intellectuel et homme politique français, lauréat du prix Nobel de la paix en 1920.

 

Bourgeois, à son époque, contestait autant le programme socialiste, trop peu soucieux des libertés individuelles, que la domination capitaliste. « Les êtres humains sont pour lui, explique Nadeau, des êtres sociaux : il s’agit à la fois d’une donnée descriptive et normative. » Descriptive, car notre interdépendance mutuelle est un fait. Normative, car la refuser reviendrait à nuire au lien social et, par conséquent, à la justice sociale, « meilleure assurance pour le respect des libertés individuelles ».

 

Solidarité sans compromis

 

On associe souvent la valeur de la liberté à la droite et la valeur de l’égalité à la gauche. Ce que veut montrer Nadeau, c’est qu’« il n’y a pas de compromis à faire, car il n’y a pas à choisir entre liberté et égalité si nous les pensons toutes les deux à la lumière du principe de solidarité ».

 

En effet, le droit d’être libre ne vaut rien si on ne dispose pas des moyens de l’exercer. De plus, dans une société, « plus grande est la différence de richesse ou de moyens, plus l’interdépendance se manifeste en réalité comme une dépendance ». Aussi, dans une véritable démocratie, « la solidarité implique que chacun d’entre nous comprend que ses propres libertés et celles des autres demandent un effort collectif, parce que nous jugeons que toute personne mérite une égale considération et que, sans respect égal, les sociétés sont défaillantes, ou très fragiles ».

 

La solidarité ne doit pas être confondue avec la charité. « Faire preuve de générosité, explique André Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique [on attend, ces jours-ci, une édition augmentée de cet indispensable ouvrage qui date de 2001], c’est agir en faveur de quelqu’un dont on ne partage pas les intérêts. […] Faire preuve de solidarité, à l’inverse, c’est agir en faveur de quelqu’un dont on partage les intérêts : en défendant les siens, vous défendez aussi les vôtres ; en défendant les vôtres, vous défendez les siens. »

 

Christian Nadeau reprend cette distinction à son compte. « Lorsque je suis charitable, explique-t-il, je donne aux plus démunis parce que j’en ai les moyens et parce qu’ils m’inspirent de la compassion. Lorsque je suis solidaire, je défends les mesures de protection sociale pour empêcher la pauvreté ou amoindrir ses effets » parce que je suis conscient que « les inégalités, la séparation trop forte entre les catégories sociales ou encore l’égoïsme fragilisent la confiance réciproque entre les citoyens nécessaire à la stabilité sociale ». Je reconnais donc, ce faisant, qu’il faut privilégier « une conception du groupe basée sur la coopération, où celle-ci n’écrase pas les aspirations des personnes, mais au contraire leur offre des conditions de développement personnel ».

 

Une théorie du juste

 

Le solidarisme mis en avant par Nadeau, qui n’est au fond que l’autre nom de la social-démocratie, ne relève pas d’une théorie du bien (qui prône une « conception particulière de la vie bonne érigée en maxime universelle »), mais d’une théorie du juste, qui cherche à définir « des principes formels d’équité », sans imposer une conception particulière du bien. « Si la solidarité, résume Nadeau, ne nous dit pas comment vivre notre propre vie, elle indique clairement un certain type de rapport à autrui, un éthos : elle formule les principes généraux des rapports moraux entre les membres d’une même société. » Cet éthos recommande de lutter contre les inégalités pour réduire le plus possible « les rapports de pouvoir arbitraires entre nous ». La thèse de Nadeau, ici, rejoint en grande partie celle de John Rawls.

 

Pour établir le modèle qu’il propose, le philosophe québécois insiste sur la nécessité de compter sur des institutions (État, syndicats, groupes sociaux, société civile, etc.) qui adhèrent au principe de solidarité et qui protègent le pluralisme. Il précise avec raison être de ceux « qui pensent que nous devons concevoir les institutions de manière à ce qu’elles déchargent les citoyens du fardeau de l’héroïsme », même si cela « n’affranchit pas les individus de toute responsabilité pour autant ».

 

Ce plaidoyer philosophique pour une gauche qui conçoit « la liberté politique et la justice sociale comme deux faces d’une même médaille : celle de la solidarité » est certes juste et bienvenu, mais l’argumentation qui le soutient manque de cohésion et oblige le lecteur à travailler fort pour en dégager la logique. Nadeau expose ses idées comme un jazzman improvise à partir d’un thème. Aussi, le résultat ressemble à un collage de réflexions solides, mais en panne de coordination. Cette négligence rhétorique nuit à la clarté de la thèse.

 

La deuxième moitié de l’ouvrage, qui se penche sur des enjeux québécois concrets (luttes autochtones et féministes, pauvreté, immigration, santé, éducation, question nationale), manque quant à elle d’originalité, ressemble à un long commentaire enthousiaste du programme de Québec solidaire et ne contient rien de particulièrement remarquable.

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