Repères - Big, Big, Big Brother

Les révélations sur la NSA n’en finissent pas de tomber en cascade. Parmi les derniers abus dénoncés : la mise sur écoute, à une autre époque, de vedettes comme le boxeur Mohamed Ali, l’espionnage bien actuel de proches par des fonctionnaires de l’agence de renseignement et, last but not least, la cartographie que l’agence fait du réseautage de tout un chacun à partir de ses « métadonnées » téléphoniques et d’autres documents personnels. L’affaire a pris une telle ampleur que le Congrès est finalement passé à l’action.

 

Si on veut critiquer les pratiques douteuses de la National Security Agency, on a l’embarras du choix avec tout ce qu’a révélé Edward Snowden. Prenons celle-ci. En 2006, une autre agence fédérale, le National Institute of Standards and Technology, a conçu des systèmes de cryptage à l’intention des entreprises soucieuses de protéger leurs données confidentielles. Ce que tout le monde ignorait, c’est qu’elle avait inséré dans ces logiciels des « portes de derrière » permettant à la NSA de tout déchiffrer facilement. On savait déjà que cette dernière avait obtenu, de gré ou de force, les codes utilisés par les géants de l’Internet et des télécommunications. Mais là, on a franchi un pas supplémentaire parce qu’on patauge carrément dans l’abus de confiance.

 

Si vos données sont hébergées dans le merveilleux monde de l’informatique en nuage, vous savez aujourd’hui avec qui vous les partagez. Avec les supercyberbarbouzes du gouvernement américain, bien sûr, mais peut-être pas seulement avec eux, puisque des « portes de derrière », c’est aussi fait pour être ouvert par des hackers mal intentionnés mais tenaces, par des espions étrangers, par des terroristes… Tout cela ne contribue au fond qu’à construire un monde où il devient difficile de faire confiance à qui que ce soit.

 

Rush Holt, un représentant démocrate du New Jersey, a déposé l’été dernier au Congrès un projet de loi pour interdire l’insertion subreptice de « portes de derrière ».

 

Dans les années 1960, Martin Luther King, Jane Fonda, Mohamed Ali et même quelques sénateurs avaient été mis sur écoute à cause de leur opposition à la guerre du Vietnam. Dans les années 1980, François Mitterrand espionnait Carole Bouquet, probablement parce que son ami connaissait quelques islamistes. La femme qui a vu l’homme qui a vu… Dans ce dernier cas, il s’agit d’un abus de pouvoir qualifié de la part d’un chef d’État qui s’imaginait que le recours indu aux services de renseignement faisait partie de ses prérogatives régaliennes.

 

Une caste

 

S’agissant des agents de la NSA qui espionnent leurs partenaires, leurs rivaux et leurs rivales, on a plutôt affaire à une caste de fonctionnaires qui disposent de pouvoirs beaucoup trop étendus et qui se croient tout permis. Plusieurs commentateurs américains qui s’y connaissent estiment qu’il s’est constitué aux États-Unis un monstre qui ressemble au KGB soviétique et à la Stasi est-allemande.

 

Il est ironique de constater que toutes ces agences dont le but est de percer les secrets des autres opèrent dans une opacité hallucinante. Ce n’est pas nouveau. Dans les années soixante, les rapports secrets de la NSA, qui, rappelons-le, est l’agence de surveillance « électronique », étaient dactylographiés sur du papier sans en-tête et acheminés à la Maison-Blanche par messager. Aujourd’hui, ils sont gravés sur des disquettes molles et transportés par d’anciens employés du télégraphe. D’accord, c’est une blague, mais qui sait ?

 

Personne ne conteste le droit du gouvernement de combattre le terrorisme, mais plusieurs Américains, de gauche comme de droite, s’inquiètent pour la démocratie, plus précisément pour le droit d’association, la liberté de parole et, bien entendu, la vie privée.

 

Un second projet de loi a été déposé au Congrès pour interdire la collecte systématique des métadonnées (tous les renseignements relatifs à une conversation téléphonique ou à un texto, sauf le contenu). Un troisième projet, beaucoup plus timide, imposerait à la NSA des balises, mais lui permettrait de continuer ses pêches à la traîne.

 

Entre-temps, l’Internet et les journaux regorgent d’annonces de produits censés mettre les ordinateurs et les téléphones à l’abri des grandes oreilles et des grands yeux du monstre.

1 commentaire
  • Simon Ouellet - Inscrit 3 octobre 2013 08 h 00

    La révolution numérique

    Et nous ne sommes pas sortis du bois.

    Il y a des années que Joël de Rosnay nous averti et ça ne fait que commencer; plus nous avançons dans cette société technologique de l'information et du virtuel, plus la question, entre autres, de la vie privée est mal menée; ce qu'on constate ici est déjà très grave et ce n'est là que la pointe d'un iceberg...