Voyage au bout de la nuit

Le cinéaste John Greyson et le médecin Tarek Loubani sont aujourd’hui au 47e jour d’un emprisonnement insensé. Ils sont détenus dans une prison du Caire dans une cellule de 3 m x 5 m avec six autres prisonniers, une amélioration sur la cage de 3 m x 10 m qu’ils partageaient jusqu’à récemment avec 36 autres détenus. Ils ont un robinet d’où coule de l’eau brune, une toilette, pas de lit, pas d’objets personnels. Ils dorment « sur le béton et les coquerelles », ont-ils confié à leur avocat. Ils ont été battus, fouillés, interrogés, filmés avec un soi-disant « terroriste syrien », dépouillés de leurs vêtements et humiliés. On leur a rasé la tête pour bonne mesure et on les a frappés en criant « Canadian ! », comme s’il s’agissait d’une insulte. Probablement la meilleure indication que John et Tarek, malgré une pétition de 145 000 noms, l’appui de vedettes comme Ben Affleck et Naomi Klein et les pressions exercées par le ministre des Affaires étrangères John Baird et le premier ministre Harper lui-même, ne sortiront pas de cet enfer de sitôt. Les procureurs égyptiens ont justement annoncé que leur détention sera prolongée encore 45 jours, la deuxième fois qu’on annonce une telle prolongation.

 

Le cauchemar des deux hommes a commencé le 16 août, alors qu’ils se sont retrouvés en plein milieu d’une manifestation protestant le coup d’État militaire. Autant dire entourés de milliers de partisans des Frères musulmans, les ennemis jurés du régime actuel. John Greyson et Tarek Loubani étaient au Caire en attendant de se rendre dans la bande de Gaza, où Dr Loubani fait de la formation médicale. John Greyson, lui, devait filmer la mission.

 

Ça s’appelle « être au mauvais endroit au mauvais moment », pour citer une employée du consulat canadien au Caire. Mais l’erreur capitale des deux hommes est d’avoir simplement écouté leurs instincts. Devant les blessés qui appelaient à l’aide, le Dr Loubani s’est mis à administrer des soins d’urgence, et son compagnon cinéaste, qui traînait sa caméra, à filmer. « Les blessés et les morts arrivaient de partout,dit John Greyson. On a vu plus de 50 personnes mourir : étudiants, travailleurs, professeurs, de tous les âges et de toutes les formes, tous sans arme. »

 

Le bilan officiel cette journée-là : 102 morts. Il y a également eu 602 arrestations, dont neuf étrangers, incluant nos deux Canadiens, que les autorités égyptiennes ont depuis tenté de présenter comme des espions. En plus d’équipement vidéo, John et Tarek transportaient deux hélicoptères miniatures, la grosseur d’un jouet, devant servir à tester la transportation d’échantillons médicaux. De quoi attiser les esprits malveillants. D’ailleurs, la paranoïa du régime égyptien est telle que même les oiseaux migrateurs sont vus comme suspects. Le mois dernier, une cigogne affublée d’un GPS, servant à mesurer sa trajectoire, a été capturée et détenue, et finalement mangée.

 

Confirmant que l’heure est grave pour John et Tarek, le Toronto Star rapporte que les autorités égyptiennes examinent actuellement la possibilité de les accuser de meurtre. La liste des accusations va du macabre, « intention de tuer », au loufoque, « obstruction du transport public », un fourre-tout d’accusations qui pèseraient également contre plus d’une centaine de personnes arrêtées au même moment.

 

« Vu le ridicule de ces accusations et l’absence de preuves, dit Cecilia Greyson, soeur de John, nous avons toutes les raisons de croire que John et Tarek ne sont pas détenus pour ce qu’ils ont fait, mais bien pour ce qu’ils ont vu et documenté le 16 août. »

 

Si jamais on avait encore besoin d’être convaincus de la catastrophe que représente le coup militaire, en juillet dernier, la détention de John Greyson et Tarek Loubani est certainement une preuve supplémentaire. Je vois encore ce restaurateur, membre en vue de la communauté égyptienne de Montréal, interviewé par Anne-Marie Dussault au lendemain des événements, se réjouissant de cette « victoire ». « L’armée a agi au nom du peuple », disait-il. Eh bien, non. L’armée a agi au nom de ses propres intérêts et de ceux de l’ancien régime qu’elle n’a jamais cessé de défendre. D’ailleurs, pendant que John et Tarek croupissent en prison, Hosni Moubarak, lui, a été libéré.

 

Tous ceux qui croyaient qu’il ne pouvait y avoir pire calamité pour l’Égypte qu’un gouvernement islamiste s’aperçoivent que l’arrogance et la brutalité du général al-Sissi dépassent de loin celles d’un Mohamed Morsi. Le cauchemar que vivent nos deux concitoyens nous donne une petite idée du terrible sentiment d’impuissance que vivent aujourd’hui 90 % des Égyptiens.

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