Théâtre - Fondamentale recherche

Deux jours avant que Pauline Marois n’invite les adolescents québécois à aller au musée pour un dollar, j’ai profité de mes propres Journées de la culture pour aller voir trois de ces jeunes esprits s’emparer de la scène dans le cadre d’un atelier de création présenté à l’Usine C. Sous la direction d’Anne-Marie Ouellet, directrice artistique de la compagnie L’eau du bain, Jessica, Tayian et Sandrine présentaient - devant plusieurs spectateurs de leur âge, notamment - l’état actuel du projet Impatience, dont ils sont, en compagnie des professionnels Sasha Samar et Sylvie de Morais-Nogueira, les acteurs.

 

Acteurs-performeurs, en fait ; interprètes, surtout pas. Pas de drame ici, ni de personnages, sinon celui que l’on s’invente, ado, pour appartenir ou impressionner. Plusieurs des tableaux d’Impatience sont construits sur le principe de la confidence. Rapidement, on adhère à cette authenticité… jusqu’à ce que le doute s’installe. Facette parmi d’autres de ce jeu de scène plein de promesses, la théâtralisation de la tendance mythomane qu’on peut avoir à cet âge, entre identité larvée et identité rêvée, s’avère fort maîtrisée.

 

Comédienne, auteure et metteure en scène, Anne-Marie Ouellet s’intéresse aux peurs, à l’individualisme, à l’incertitude, à l’interdisciplinarité. Et au son aussi, terrain d’expertise de son acolyte Thomas Sinou qui a coiffé tout le monde sur scène d’écouteurs aux couleurs vives. Maîtresse de jeu, Ouellet s’en sert entre autres pour téléguider certains passages.

 

Symbole de la fameuse bulle d’asocialité des ados, le casque d’écoute apparaît aussi ici comme l’antichambre intime permettant la rencontre avec une culture moins préfabriquée et bonbon qu’on ne pourrait le croire. Ainsi, au punk rageur et engagé du Bérurier Noir des 16 ans de Sylvie fait écho le funk poétique et désespéré du Stromae des 16ans de Tayian. À chacun ses questionnements, ses angoisses, ses espoirs ou ses regrets.

 

La recherche-création en 2013

 

Tel qu’il se décline dans Impatience, le travail d’Anne-Marie Ouellet vient déjouer tous les clichés pouvant être accolés au théâtre de recherche : démarche essentiellement cérébrale, propos abscons, etc. Celle qui présentait, dans le cadre de la plus récente édition de l’OFFTA, l’aboutissement de ces études doctorales avec l’événement « Nous ne serons pas vieux, mais déjà gras de vivre » adopte au contraire dans sa réflexion une approche pleine de vitalité et d’affects.

 

« Anne-Marie Ouellet est un cas exemplaire de cette génération d’artistes qui revient à l’université après quelques années de pratique professionnelle. En s’engageant dans son doctorat, elle n’a pas interrompu sa carrière artistique, elle l’a au contraire enrichie et complexifiée », analyse Jean-Paul Quéinnec, professeur au département de théâtre à l’Université du Québec à Chicoutimi.

 

L’auteur dramatique d’origine française, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en dramaturgie sonore, a vu le paysage de la recherche-création universitaire évoluer à la vitesse grand V depuis son arrivée au Québec en 2007. « Dans le milieu institutionnel, on peut désormais par exemple demander des subventions pour des projets d’équipe qui intègrent des artistes, même si ceux-ci ne sont pas des universitaires au long cours. Ce type de collaboration peut être reçu très favorablement et bénéficier dès lors de moyens et de temps », explique-t-il.

 

« La relation entre les milieux universitaires et artistiques se décomplexifie, il me semble : plusieurs créateurs vont venir discuter de leur travail dans le cadre de colloques scientifiques, par exemple. » Quéinnec voit également d’un bon oeil l’esprit d’ouverture qui règne au sein de structures comme l’Usine C, le Théâtre La Chapelle, Espace Libre ou encore l’OFFTA, des diffuseurs qui offrent accueil et visibilité aux démarches atypiques d’artistes établis ou en émergence.

 

« Il faut admettre que ce sont des formes en construction qui sont glissantes, qui sont instables, donc il faut une institution qui rejoint un public qui peut avoir un intérêt pour ça. Cela dit, je constate qu’il y a de plus en plus de spectateurs qui se sentent interpellés par ce type de défi. L’intérêt de la recherche, c’est de remettre en question les formes et d’introduire du doute dans l’événement théâtral. Pour plusieurs personnes, surtout quand c’est fait dans une ambiance accueillante et décontractée, ça peut être fort grisant de participer à ce processus », conclut Jean-Paul Quéinnec.

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