De signes de piastre, d’humour et d’oubli

Un chapelet sur la corde à linge, symbole populaire entre superstition et religion, issu de notre bon vieux répertoire ostentatouèèèèèèère judéo-chrétien et de notre obsession météorologique.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Un chapelet sur la corde à linge, symbole populaire entre superstition et religion, issu de notre bon vieux répertoire ostentatouèèèèèèère judéo-chrétien et de notre obsession météorologique.

Si je suis contente de la Charte ? Très. Surtout à cause du mot « valeurs ». Ce n’est pas un vain mot ; c’est un projet philosophique. Le sens primitif vient de vaillance, courage. Et ça en prend pour mettre nos valeurs à jour même si ce n’est jamais le bon moment, comme de passer chez l’optométriste pour évaluer sa myopie. Et tant qu’à être dans les sens premiers, hidjab, selon mon Dictionnaire des symboles, veut dire « ce qui sépare deux choses » en arabe, les damnés et les élus, les mécréants et les croyants, mais aussi l’intime de l’extime. Voilà peut-être ce qui dérange. Au Québec, la séparation ne passe pas la rampe.

 

On nous a parlé de bien des choses dans le sillage de cette Charte, mais jamais on ne définit ce que sont nos valeurs, hormis l’égalité homme-femme, la non-violence et la laïcité.

 

Je vis depuis 15 ans dans ce qui est probablement le quartier le plus multiethnique au Canada : des kippas, des turbans, des hidjabs, des djellabas, des saris, même des crânes de panthères, j’en croise chaque jour dans Côte-des-Neiges. Multicolore, multiculturel, l’anglais comme référent commun et l’indifférence mutuelle au ghetto de l’Autre résument bien ce que j’y observe.

 

Chacun pratique ses ablutions, érige ses symboles, autels bouddhistes par-ci, menora juive par-là, crucifix poussiéreux en haut, tapis de prière en bas. Et y a les voiles, quelquefois sur la tête de petites filles. J’évite de juger ce que je ne comprends pas, même si ça me trouble, parfois beaucoup, je l’avoue.

 

Mais je saisis l’importance du symbole, venu de loin, d’un temps reculé où il tenait lieu de texte, de foi. De tout temps, les religions se sont adressées à leurs brebis illettrées et « ignorantes » à travers une symbolique que tous reconnaissent et acceptent d’emblée : croire, espérer, aimer. Seuls les moines et les érudits avaient accès aux textes sacrés.

 

Même mon bon père Lacroix, médiéviste dominicain de 98 ans qui vit dans une bibliothèque où la Bible et le Coran coexistent, m’a affirmé qu’il enlèverait le crucifix à l’Assemblée nationale pour le remplacer par une colombe, symbole de paix. Moi, je crucifierais ce crucifix et lui riverais le clou avec le chaudron en aluminium de mon arrière-grand-père maternel, l’inventeur de la soupe aux pois Habitant. C’est peut-être ostentatoire (on dit ostentatouèèèère, nouveau sacre formulé par l’humoriste Pierre Brassard), mais c’est aussi de l’histouèèèèèère, cibouèèèèèère.

 

Je me souviens

 

« On ne peut pas parler de valeurs sans penser au passé, me lance le père Lacroix. Nous sommes tous des héritiers. On ne peut pas créer de valeurs ; on les reçoit. »

 

En ce sens, mettre un enfant au monde nous force à définir notre échelle de valeurs, car nous désirons transmettre, nous perpétuer. Et l’Autre, l’étranger, nous incite à nous « remettre au monde ». Nous ne sommes pas nés chez Brault et Martineau ou Costco, entre l’allée des choux décoratifs en plastique et les voyages gratuits aux Bahamas. Les valeurs ne s’achètent pas en format géant ni en caisse de 12.

 

Si je devais définir nos valeurs du moment à un arrivant, je lui dirais : « D’abord, le signe de piastre, signe ostentatoire s’il en est. Nos temples sont des Dix30 et des Dollarama. Ensuite, l’humour. Nos prêtres sont des humoristes. Tu ne peux plus rien faire sans être plié en deux au Québec. Toi, c’est la prière, nous, c’est le rire. Et pour terminer, l’oubli. Nous avons oublié notre passé, nos vieux, notre histoire, et nous ne sommes pas fiers de notre culture. Voilà mon beau pays qui s’enlise en franglais dans l’amnésie à crédit. »

 

« Personne ne peut avoir d’affirmation absolue, me glisse sagement le père Lacroix. C’est une période de transition. Et c’est une crise nécessaire, une crise de maturité. »

 

Chose certaine, l’Autre serait bien moins menaçant si nous savions qui nous sommes et en tirions un brin d’orgueil.

 

Cap-des-Rosiers, P.Q.

 

Cet été, j’ai emmené mon B de presque 10 ans à la rencontre de cette majuscule placée entre son prénom et son nom de famille : le B des Blanchette/Blanchet, vieux de plusieurs siècles en ce pays. Au cimetière de Cap-des-Rosiers, face à la « mer », en Gaspésie, ils étaient tous là, nos ancêtres décédés à 40, 50 ans, après avoir enfanté une douzaine de descendants dans beaucoup de bruine et de larmes.

 

Le père de mon grand-père Alban, Tancrède, trônait au centre, la plus grosse pierre tombale, avec sa femme Berthe Packwood. Mon B et moi nous sommes assis et je lui ai murmuré : « Tu vois ? Ils sont tous ici ; c’est ici qu’ils vivaient, pêchaient, séchaient la morue, bûchaient le bois, se mariaient, mouraient. Ils étaient pauvres, pauvres comme une orange à Noël. » Pour la première fois, à cause du symbole, du granit froid, du phare, de la mer, du vent furieux, mon B a compris d’où venait son B, son essence. Et je crois bien qu’il ne l’oubliera plus.

 

Nous sommes des passeurs de valeurs, de sens, de culture, d’histoire, de temps, de paysages. C’est dans le recueil des chroniques du cinéaste Pierre Falardeau que j’ai retrouvé une des plus belles définitions de notre culture, un des piliers de nos valeurs. Falardeau parle d’amour physique du pays : « Pour moi, c’est ça, la culture québécoise. C’est un contact direct, physique, profondément sensuel avec cette terre d’Amérique. La culture, c’est un paysage qui te serre le coeur. C’est une montagne, un lac, une vallée qui remonte du fond de ta jeunesse. La culture québécoise, c’est un vers de Gaston Miron, une image de Pierre Perrault, la couleur de la neige dans un tableau de Clarence Gagnon. La culture, c’est aussi l’odeur de la cuisine de ma mère. C’est le hockey à la télévision, le samedi soir, frais lavé, frais peigné dans ton pyjama en flanellette qui sent le savon et le vent. »

 

Et si je vous disais que dans cette crise de valeurs, j’ai le mal du pays et de la corde à linge, mal de nous voir si peu fiers d’une misère dont nous nous sommes affranchis mais qui nous a édifiés, et dont l’un des symboles les plus naïfs demeure ce chapelet sur la corde à linge.

 

Je vous parle de vent. De vent dans les voiles.

 

***
 

cherejoblo@gmail.com

Twitter : @cherejoblo

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Aimé lire Pierre Falardeau dans Résistance. Chroniques 2008-2009 (vlb éditeur), un recueil de ses écrits dans le défunt Ici. On y retrouve la fougue et la langue bien pendue d’un véritable patriote, un intellectuel qui dérangeait et n’a jamais plié l’échine. Ça décape le vernis, ça skide dans les coins, ça revole de tous bords, tous côtés, mais ça fait du bien dans le maigre.

 

Denis Coderre, qu’il ne ménageait pas, doit embrasser son chapelet et remercier le ti-Jésus qu’il soit rendu six pieds sous terre. « Je comprends très bien qu’on ne veuille pas s’identifier à un peuple de losers qui préfère rester assis dans sa marde minoritaire, le cul entre deux chaises, incapable de se tenir debout et de se prendre en main. Il y a un prix à payer à vivre à plat ventre : tout le monde vient s’essuyer les pieds sur ton dos. »

 

Adoré Gabrielle, le film qui nous représentera aux Oscar et que j’ai vu avec le père Lacroix (signe religieux pas du tout ostentatoire, malgré son nom). Déjà, vous me faites jouer Lindberg et je pleure comme une statue de la Sainte Vierge. Là, j’ai tout eu : l’authenticité de Gabrielle, le tabou de l’amour dans la différence, Charlebois, Lindberg. J’en suis ressortie remuée jusqu’aux entrailles, portée par la force et l’espérance. Gabrielle Marion-Rivard, après son passage à TLMEP, peut se partir une secte. Et le comédien Alexandre Landry, qui incarne son amoureux, est fabuleux.

 

Applaudi à l’initiative du gouvernement du Québec qui veut remettre l’histoire au programme dès l’automne prochain. Et tant qu’à leur enseigner l’histoire du Québec comme du monde, embauchez donc des conteurs, des chansonniers, des autochtones, des gens qui pratiquent encore de vieux métiers, pour montrer aux héritiers la beauté de tous ces gestes oubliés, de ces paroles évanouies, de ces refrains lourds de sens. La culture durable voudra peut-être dire quelque chose.

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JOBLOG

Biscuit identitaire

Pour la fête de la rentrée, l’école nous avait demandé d’envoyer les enfants avec leur costume national et un plat cuisiné de leur pays. Malaise (comme dit mon B). Mon identitaire en a pris un coup.

– On t’habille en bûcheron ?
– C’est pas l’Halloween, maman, c’est la rentrée !

Finalement, nous avons remisé la ceinture fléchée tissée par Deleine et la cape des chevaliers de l’Alhambra d’Alban. Le manque de fierté ? La peur du ridicule ? Je ne saurais dire.

Mon B a suggéré les biscuits à l’érable comme « plat » du pays. Je penchais pour les chips à l’orignal et à l’érable de Lay’s. Vous goûterez, ça se situe entre la boucane et l’écorce, comme ce pays.

Des fois, je trouverais ça plus simple d’être Chinoise.


 

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35 commentaires
  • Geoffrey Thorpe - Inscrit 27 septembre 2013 00 h 50

    Merci!

    Si tu savais à quel point on s'ennuie de Pierre Falardeau ces temps-ci ...

  • Louise Gaboury - Abonné 27 septembre 2013 00 h 53

    Savoureux!

  • Gaetane Derome - Abonnée 27 septembre 2013 01 h 46

    Ces gens venus d'ailleurs et d'ici.

    Vous avez ecris une tres belle lettre.Je connais Cote-des-Neiges pour y avoir rester quelques temps.Je m'y etais meme fait des amis d'origine arabe.Ce que j'aime et j'apprecie de ces gens venus d'ailleurs c'est qu'il nous font connaitre une autre culture,leur chant,leur danse,leur gastronomie,un peu de leur langue meme si pour moi l'arabe reste plutot incomprehensible.Il faut noter que mes amis n'etaient pas des musulmans pratiquants..Mais la plupart des gens venus d'autres pays sont comme ces amis,je crois,d'agreable compagnie et ils nous apportent leurs richesses et nous la-notre.C'est un partage.Il y a seulement une partie de ces personnes qui s'excluent et ne s'integrent pas et malheureusement c'est peut-etre eux qui parlent trop fort..et "gachent la sauce"..
    Vous parlez de la Gaspesie dans votre article,une belle region encore attachee a certaines coutumes.Les regions du Quebec le sont encore,pourtant dans certaines,comme en Abitibi,il y a eue une certaine population d'immigrants(qui ont ete travailler aux mines).Le probleme est-il que dans les grandes villes les gens peuvent plus facilement vivent dans des sortes de ghettos et donc s'isoler du reste de la communaute?

  • Michel Blondin - Abonné 27 septembre 2013 03 h 50

    merci

    Je sors de ma tanière pour vous dire que j’ai eu plaisir à lire votre texte ou plutôt j’ai bu ces mots qui ensemble nous ressemblent et me rassemblent.
    La fierté y transpire, le respect de nos misères dans le détail et l’esprit de fête partout dans la tête parce que le corps lui, y en peut pu de se faire marcher dessus par tant d’éléphants chromés avec le flag d’un autre.
    Vous avez le tour de la beauté des textes inspirants
    Michel Blondin

  • Matthieu Jean - Inscrit 27 septembre 2013 05 h 11

    Définir les valeurs typiques au Québec, et les transmettre.

    C'est toujours avec un plaisir renouvelé que je lis vos articles, madame Blanchette. Vous me rappelez le Québec de mon enfance et de mon orange à Noël. Je sais que ce n'est pas seulement de la nostalgie: Vous viviez à Cap-des-Rosiers et moi à Jonquière. Entre les deux il y a toute une culture basée sur des valeurs communes qui nous ont identifiées en tant que société jusqu'à aujourd'hui encore. Et moi j'en tire un brin d'orgueuil.

    « On ne peut pas parler de valeurs sans penser au passé. Nous sommes tous des héritiers. On ne peut pas créer de valeurs; on les reçoit. » sic

    Je ne vois franchement pas comment nous pourrons communiquer ces valeurs sans une Charte qui les protège. Il y en a beaucoup qui ont déjà compris que sans des balises claires et fermes, ce qui a édifié notre Belle Province est voué à l'extinction. Et ceux qui pensent que la culture québécoise est un "no big deal", qu'il voyagent, qu'ils comparent. Il grinceront des dents, comme nous, si un jour nous avons à nous plier, non plus pour rire, mais pour nous soumettre à des valeurs qui ne nous ressemblent absolument pas du tout.

    Que le gouvernement prenne position comme en France ou qu'il fasse l'autruche, comme en Angleterre, il y a de toutes manières de multiples conflits à prévoir. Il y a un genre de paix qui ne peux tout simplement pas s'acheter par le laxisme politique.