Au coeur de la réalité crasse

Marie Larocque lance un premier roman percutant avec Jeanne chez les autres.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Marie Larocque lance un premier roman percutant avec Jeanne chez les autres.

C’est un premier roman percutant, où s’affirme une voix littéraire hors du commun. Celle d’une Montréalaise de 43 ans, par ailleurs blogueuse, Marie Larocque. C’est très cru, trash, violent, mais pas seulement. C’est très drôle par moments.

 

Cette façon de raconter les pires drames avec un grain de sel, comme si ça allait de soi. Cette façon de nous rendre attachants des personnages vulgaires et même truands sans hésiter à employer leur langage ordurier. Cette façon de plonger tête baissée dans un milieu déjanté et de nous faire vibrer.

 

Au centre, il y a Jeanne, née en 1970 sur le Plateau Mont-Royal. Une petite fille belle et douce, « calme comme une photocopie » et « discrète comme une table de chevet ». Autour d’elle : des parents prêts à s’entretuer. « Élizabeth et René étaient comme deux aimants retournés qui se repoussaient quel que soit l’angle de contact, mais liés par les enfants et les comptes à payer. »

 

Le portrait de famille ressemble à ceci : un père indifférent, détesté. Une mère instable, imprévisible, adorée dans l’enfance puis rejetée à l’adolescence. Des soeurs pas fiables. Quant à la famille élargie, en apparence très soudée, elle comprend des danseuses à gogo, des voleurs, des drogués, des suicidés, un pédophile… Et bien sûr, ça sacre, ça boit, ça fume comme des cheminées, ça se bat dans les partys.

 

On sait que Jeanne va mourir jeune. Dès le début. Mais de quoi ? On l’apprendra à la fin seulement. Tout comme on comprendra qu’elle a écrit le roman que l’on tient entre les mains, Jeanne chez les autres.

 

Je est un autre

 

Cette mise en scène du roman dans le roman n’est pas nouvelle, mais l’astuce fonctionne à merveille. En mourant à l’âge de 20 ans, Jeanne laisse derrière elle un roman inspiré de sa propre vie. Mais sa propre vie, c’est vite dit.

 

Jeanne s’est toujours sentie étrangère à sa vie, sans contrôle, sans aucune prise sur rien. Elle a vécu sa vie chez les autres. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne leur était pas attachée émotivement, au contraire. C’est là tout l’enjeu du livre. Comment se détacher de son milieu et voler de ses propres ailes quand l’attachement, l’affection sont si forts ?

 

Elle qui avait d’abord rêvé de devenir espionne, puis avait trouvé refuge dans les mots des autres, s’était peu à peu approprié l’écriture comme port de salut. Écrire était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour se réapproprier un tant soit peu son histoire, pour se regarder vivre, apprendre à se comprendre, délestée du poids des autres. Écrire comme on se cherche, comme on chercherait un petit Charlie perdu dans la foule, une petite Jeanne égarée au sein de sa famille.

 

Écrire son journal, d’abord, à partir de l’âge de 7 ans. Puis un roman, vers l’âge de 18 ans, alors qu’on s’apprête à vivre une nouvelle vie, la sienne. Facile, s’était alors dit Jeanne : « Je fais juste raconter les histoires de fous de ma famille. Ça me fait du bien, ça me vide la tête pour commencer ma nouvelle vie. »

 

Jeanne chez les autres alterne entre les différents tableaux qui composent ledit roman familial et les fragments du journal intime de l’héroïne. De telle sorte qu’on voit tour à tour les choses de l’extérieur et de l’intérieur, dans la distance et par les yeux de Jeanne.

 

Le défi était de taille : faire parler Jeanne de 7 à 20 ans, et que ça sonne juste. Pari réussi. La façon de s’exprimer de Jeanne enfant est tout aussi crédible que celle de Jeanne ado ou jeune adulte. Plus elle avance en âge, plus sa langue s’affûte, dans le sens de déverser son mal-être, cracher sa révolte, son venin.

 

Une langue rude

 

Entre autres choses, on découvre ceci : « J’ai onze ans et je voudrais être adoptée. Changer de famille. Je suis trop tannée qu’ils se battent pis qu’ils crient tout le temps. J’aime pas ça. Ça me fait peur pis ça me fait de la peine. » Puis : « Mon père me bat des fois, mais pas souvent. Pis de toute façon, je m’en fous, ça me fait même pas mal. » Aussi bien dire : « Je l’haïs comme un vieux steak rouge pas cuit. »

 

C’est le monde des adultes en général que la Jeanne de 11 ans commence à remettre à question : « On dirait qu’on est des bibelots pour eux autres. Ils peuvent nous déplacer, nous abandonner, nous jeter ou carrément nous pitcher pour nous casser. »

 

Pour ce qui est de la Jeanne de 14 ans, elle en veut à sa « chienne de mère » qui lui fait des cachotteries. Et alors qu’elle découvre qu’elle a ses règles sans savoir de quoi il en retourne : « Je saignais par le trou où qu’on pisse. »

 

Quand, peu après, elle a sa première relation sexuelle : « Il m’a même pas embrassée comme une actrice, il m’a juste fait coucher sur le dos sur une espèce de sofa dégueu, il m’a enlevé mon legging, ma culotte, pis bang ! Il m’a foncé dedans. »

 

Quant à la Jeanne de 16 ans, qui se sent abandonnée de tous, désillusionnée au possible : « Tout le monde meurt, un jour ou l’autre. J’ai hâte que ce soit mon tour. »

 

À eux seuls, les fragments du journal de Jeanne pourraient finir par lasser. À vrai dire, les meilleurs moments de Jeanne chez les autres se situent quand on la voit, de l’extérieur, en interaction avec le monde qui l’entoure.

 

À l’oreille

 

Ces tableaux décrits sur un ton impersonnel, sous le mode de chroniques familiales improbables mais vraies, nous offrent de fabuleux portraits de la faune dans laquelle patauge Jeanne. On frôle la caricature par moments, mais c’est tellement vivant. Et les relations que les personnages entretiennent entre eux sont décrites avec un remarquable doigté.

 

Si, vers la fin de la première partie du roman, ça stagne un peu, avec l’impression qu’il y a des creux, ça repart de plus belle dans la deuxième partie, plus courte, ramassée. Plus poignante.

 

Le véritable exploit de Jeanne chez les autres : le langage. Le travail sur la langue parlée pour la rendre palpable. Aussi colorée et efficace quand il s’agit de Jeanne, de son intériorité, que lorsqu’on a affaire avec son entourage. On ne fait pas que lire ce roman, on l’entend.

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1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 28 septembre 2013 09 h 33

    La vie et ses surprises, lorsqu'on prend le temps d'écouter ce qu'elle a à nous dire.

    Ce roman me paraît réellement très intéressant. L'histoire mouvementée de quelqu'un qui cherche, comme une poule qui cherche ses poussins dans le fouillis inextricable de la vie.