Le vrai danger

Omar Khadr était en cour, lundi, pour entendre ses avocats demander son transfert vers une prison provinciale. Ils ne demandaient pas sa libération, ni une réduction de sa peine, mais la reconnaissance du fait qu’il était mineur au moment des faits et que, par conséquent, il ne devrait pas être détenu dans une prison à sécurité maximale.

 

Le juge a pris la question en délibéré, mais, s’il n’en tenait qu’au gouvernement Harper, ce serait un non catégorique. La veille de l’audience, le ministre de la Sécurité publique, Steven Blainey, a dit que le gouvernement s’opposerait « vigoureusement à toute tentative » destinée à faire circuler M. Khadr « plus tôt dans les rues canadiennes ». Le jour de l’audience, le premier ministre Stephen Harper renchérissait. « Notre gouvernement empêchera avec vigueur toute tentative […] visant à atténuer la peine qu’il a reçue ».

 

Pour les conservateurs, Omar Khadr est un terroriste, point à la ligne, et il n’est pas question d’accepter une quelconque circonstance atténuante. Il leur importe peu qu’il ait été embrigadé enfant par son père, qu’il ait été fait prisonnier en juillet 2002 alors qu’il n’avait que 15 ans ou que personne ne l’ait vu au milieu des combats lancer la grenade qui a coûté la vie à un militaire américain. Guerre ou pas, on l’a accusé de meurtre parce qu’il ne portait pas l’uniforme et les conservateurs n’ont aucun problème avec cela. Et ne leur parlez pas d’Omar Khadr l’enfant-soldat !

 

***

 

Le jeune homme de 27 ans a le défaut d’appartenir à une famille exécrée pour son apologie du terrorisme. Il a le malheur d’avoir un père qui a agi comme homme de confiance d’Oussama ben Laden. Cela lui a valu l’antipathie du public et la hargne de ce gouvernement. Pour cette raison, il s’est retrouvé le seul mineur détenu parmi les adultes de Guantánamo et le seul à être interrogé à répétition, avec la complicité d’agents canadiens à au moins une occasion.

 

Il est le seul citoyen d’un pays du G7 à avoir été abandonné à son sort par son pays de naissance. Lorsqu’il a quitté l’infâme prison l’an dernier, il était depuis 2007 le seul Occidental à y croupir encore. Et le plus jeune. S’il l’a quittée, c’est parce qu’en 2010 il a plaidé coupable en échange d’une peine réduite et d’une promesse de transfert au Canada. Des aveux arrachés après huit ans de coercition et inspirés par la peur d’être condamné à l’emprisonnement à vie pour crimes de guerre, de meurtre, de complot et de soutien matériel au terrorisme.

 

Le transfert au Canada devait avoir lieu un an plus tôt, mais le gouvernement a tout fait pour reporter l’échéance. Visiblement frustré d’être obligé de plier, le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Vic Toews, avait alors fait une déclaration diabolisant encore Omar Khadr, une façon de justifier le traitement que le gouvernement canadien lui avait réservé.

 

***

 

Le ministre Toews mentionnait dans son communiqué qu’à l’avenir, la Commission des libérations conditionnelles déciderait du sort de Khadr. On voulait le croire, on ne le croit plus. À son arrivée, Omar Khadr a été incarcéré à la prison à sécurité maximale de Millhaven, en Ontario, et y a passé une grande partie du temps en isolement. Il a été transféré en mai à la prison à sécurité maximale d’Edmonton. Ce printemps, le bureau du ministre est intervenu pour empêcher que M. Khadr accorde une entrevue téléphonique à la Canadian Press, infirmant la décision des autorités carcérales de qui relève ce genre de décision.

 

Cet été, le bureau de l’Enquêteur correctionnel, l’ombudsman des détenus, écrivait au Service correctionnel pour demander une révision du dossier d’Omar Khadr car rien ne démontre qu’il ne peut être détenu dans un établissement autre qu’à sécurité maximale. Selon le bureau, on n’a pas tenu compte de certaines informations, dont des rapports d’experts, d’où la nécessité de réévaluer le vrai risque que pose Omar Khadr. « En gardant en tête que son seul crime a été commis alors qu’il était un mineur » et que les Américains l’avaient eux-mêmes jugé à faible risque.

 

Le gouvernement persiste à noircir Omar Khadr au lieu de chercher à prévenir sa radicalisation et à favoriser sa réhabilitation. Que les conservateurs le veuillent ou non, M. Khadr recouvrera un jour sa liberté à la fin de sa peine de huit ans. Il peut d’ailleurs faire une demande de libération conditionnelle depuis le 1er juillet dernier, ce dont il ne s’est pas encore prévalu.

 

On dira que les conservateurs sont cohérents dans ce dossier, mais le sont-ils vraiment, eux qui se targuent d’avoir à coeur la sécurité du public ? Si tel est leur objectif, leur attitude est contre-productive. En refusant à Omar Khadr de meilleures conditions de réhabilitation et de formation, ils contrecarrent les efforts en vue de lui assurer une réinsertion réussie.

 

Et si la radicalisation est vraiment ce qui inquiète le gouvernement, il aurait intérêt à prendre note de rapports du Service canadien du renseignement de sécurité qui ont émergé en janvier dernier. Au moins l’un d’entre eux identifiait le milieu carcéral comme un des lieux de radicalisation à l’islamisme sunnite.

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8 commentaires
  • Matthieu Jean - Inscrit 25 septembre 2013 03 h 29

    Le vrai chantage!

    "Au moins l’un d’entre eux identifiait le milieu carcéral comme un des lieux de radicalisation à l’islamisme sunnite." sic

    Radicalisation? Il faudrait être bien naïf comme vous l'êtes, madame Cornellier, pour croire que Omar Khadr na pas été endoctriné dès sa tendre enfance. Dans votre défense de la veuve et de l'orphelin, vous prêtez flanc au chantage islamiste : "Sortez-moi d'ici sinon la terreur de mes frères embrigadés vous poursuivra!"
    Un beau discours de la gauche radicale qui se laisse instrumenter au nom des droits des détenus.

    • Pierrette L. Ste Marie - Inscrit 25 septembre 2013 09 h 22

      Un enfant vie dans un vase clos. Il reçoit la vérité de ses parents.
      Je suis certaine que le vôtre a reçu ce que vous lui enseignez.

    • Richard Boudreau - Abonné 25 septembre 2013 09 h 46

      Jusqu'à l'âge de 15 ans, quels enfants ne sont pas endoctrinés par leurs parents? Omar Kadr se croyait en guerre contre l'occident, représenté par les américains. Il ne faisait que ce qui était normal pour les gens de son environnement. Son acte, s'il en est un était de celui qui combattait pour se défendre dans une cause dont il ne connaissait que ce qui lui avait été enseigné. Une réhabilitation est non seulement possible, mais probable, si on applique les principes de justice qui sont dominants pour la plupart des citoyens de notre province.

      Votre opinion, monsieur Jean (comme le mien) relève d'un endoctrinement que l'on pourrait qualifier de la droite radicale, mais qui est en fait d'une doctrine qui n'est soutenue que par une soif de polarisé le bien et le mal comme au temps de notre éducation catholique radicale. Pour ma part j'ai fait un bon bout de chemin depuis mon adolescence quant à mes opinions politiques et j'en suis fier. J'aime bien le texte de madame Cornellier.

    • Matthieu Jean - Inscrit 26 septembre 2013 12 h 39

      @ Richard

      Oui, il m'arrive de polariser le bien et le mal. Comme disait Mauriac: "Les amateurs d'abat-jour en peau humaine réveillent mon vieux levain manichéen et m'obligent de lutter contre la tentation de croire qu'il y a une part maudite en nous." (Mauriac, Journal, 1950, p. 56).

      Mais je suis catholique et fier de l'être. C'est ce qui m'incite à croire que la réhabilitation n'est possible que pour ceux qui regrette sincèrement et qui sont prêts à faire des efforts concrets pour changer de vie.

      Dans le cas d'Omar Khadr, pour une multitude de raisons que je ne nommerai pas ici, je n'y crois tout simplement pas. Mais je ne suis pas le bon Dieu; comme je ne le connais pas, si je me trompe, grand bien lui fasse!

  • Jacques Courville - Inscrit 25 septembre 2013 07 h 44

    Sommes-nous dans un pays de droit?

    Il n'y a pas que le premier ministre et les conservateurs qui s'acharnent sur Omar Kadhr. L'intervention publique du premier ministre sur une cause pendante devant un tribunal, clairement sub judice, n'a pas été relevée par aucun juriste, aucun juge aucun Barreau... ni aucun journaliste.
    J. Courville

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 septembre 2013 07 h 58

    Les Conservateurs manichéens, qui sécurisent ceux qui ont peur de l'autre.

    Le gouvernement Conservateur fait de cette affaire soi-disant «terroriste, point à la ligne» une affaire politique. Je me demande jusqu'à quel point c'est légal pour les Conservateurs de s'immiscer dans le judiciaire, en menaçant d'intervenir si les choses ne se passent pas comme ils le veulent?

    D'autre part, Omar Khadr a peut-être été endoctriné dès son enfance, mais prétendre que son endoctrinement est irréversible serait le signe irréductible, pour ceux qui le penseraient, qu'ils sont eux-mêmes endoctrinés par les valeurs parfois insignifiantes qu'ils défendent.

    Il ne faut jamais dénigré une personne honnête qui pense différent de soi. Le manichéisme stagnant est le signe d'une certaine hérésie. Tout bien considéré, il est aussi le contraire de la réflexion. Personne ne peut prévoir d'avance la vie au point de ne jamais avoir à réfléchir sur ce qui lui arrive.

  • Gilles Théberge - Abonné 25 septembre 2013 09 h 49

    Cohérents?

    «On dira que les conservateurs sont cohérents dans ce dossier». Je dirais plutôt qu'ils sont gratuitement méchants!

    Quel risque véritable pour la sécurité représente ce jeune homme? S'il est vrai qu'il est dangereux, et ça reste à démontrer, c'est qu'il l'est devenu en conséquence des taitements inhumains que cet enfant soldat a subi.

    L'attitude du gouvernement fédéral est vraiment dégeulasse!

    • André Chevalier - Abonné 25 septembre 2013 17 h 41

      «Quel risque véritable pour la sécurité représente ce jeune homme?»

      Si j'avais subi le même sort, je serais peut-être dangereux pour les autorités. À force de taper sur Omar Khadr au mépris de ses droits civiques tel que confirmé par la cour suprême, les conservateurs sont probablement en train de fabriquer un véritable terroriste. Ils sont comme des paranoïaques qui à force de se défendre des ennemis imaginaires en s'en prenant à tout le monde finissent par avoir raison en dressant tout le monde contre eux.