Repères - Lettres persanes

Il serait encore risqué pour un politicien américain de traiter l’Iran comme un État tout à fait normal et « parlable » plutôt que comme un État voyou ou un paria international. Il y a pourtant des indices qui donnent à penser que Washington prend au sérieux la volonté d’ouverture de Téhéran, qui semble vouloir mettre fin à sa longue querelle avec l’Occident.

 

Barack Obama a reconnu la semaine dernière qu’il a échangé des lettres avec son nouvel homologue iranien, Hassan Rohani. On se plaît même à prédire que les deux hommes se rencontreront « par accident » dans les corridors de l’édifice des Nations unies à New York la semaine prochaine, en marge de l’ouverture de la session de l’Assemblée générale. Ce serait du jamais-vu depuis la révolution islamiste de 1979.

 

Les ayatollahs sont toujours dans le paysage en Iran et ils gardent sans doute la main haute sur les grandes orientations politiques du pays. Faut-il pour autant en conclure que rien ne se passera avant qu’ils aient définitivement tiré leur révérence ? Ne peut-on pas croire que les choses évoluent tranquillement et que l’espèce de folie autistique qui caractérisait l’Iran d’Ahmadinejad appartient au passé ? Ne croyait-on pas à la pérennité de l’URSS moins de deux ans avant sa disparition ?

 

On l’a dit et répété, l’Iran a été le grand bénéficiaire des guerres mal avisées de George W. Bush, surtout celle qui a placé au pouvoir à Bagdad des chiites plutôt sectaires, coreligionnaires des ayatollahs iraniens. Cette situation a certainement enhardi le régime de Téhéran, qui ne s’est pas gêné pour défier les puissances occidentales, aussi bien avec son programme nucléaire qu’avec ses déclarations sur l’Holocauste et l’État d’Israël.

 

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Le contexte régional a changé radicalement depuis quelques années. Il y a eu le « printemps arabe », qui se poursuit en Syrie. Le conflit dans ce dernier pays a de quoi inquiéter les Iraniens, puisqu’il déstabilise toute la région. L’Iran n’a pas de frontière avec la Syrie, mais il en a avec l’Irak et la Turquie, qui sont aux premières loges et qui ont vu arriver respectivement 168 000 et 460 000 réfugiés sur leur territoire. Cette catastrophe humanitaire commence même à être ressentie en Europe.

 

Les sanctions imposées aux entreprises et aux dirigeants iraniens continuent de faire leur effet, et celui-ci devient de plus en plus difficile à supporter pour les 78 millions d’Iraniens. Les observateurs de l’Iran notent que les nouveaux dirigeants, issus des élections de juin, sont conscients des difficultés économiques de leur pays et très impatients de voir arriver la fin des sanctions.

 

Tant dans leurs déclarations aux médias que sur les réseaux sociaux, ces dirigeants adoptent un ton conciliant qui tranche avec celui de Mahmoud Ahmadinejad et consorts.

 

Sur la Syrie, Téhéran s’en tient à la ligne suivie depuis deux ans, qui ressemble fort à celle de Moscou. Mais, tout comme la Russie, l’Iran commence à admettre que son protégé syrien, Bachar al-Assad, a commis des « erreurs ».

 

C’est davantage sur la question nucléaire qu’Hassan Rohani se démarque de son prédécesseur. Il est maintenant question de limiter le nombre de centrifugeuses ainsi que la quantité d’uranium enrichi à 20 %. Le responsable du dossier, Ali Akbar Salehi, a fait savoir à l’Agence internationale de l’énergie atomique que l’Iran était prêt à se soumettre plus volontiers à des inspections de sa part.

 

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Dans une interview qu’il accordait au réseau ABC vendredi, Barack Obama a averti que l’option militaire contre l’Iran reste « sur la table » s’il s’avère que ce pays cherche à fabriquer une bombe nucléaire. (On peut en dire autant si le régime syrien ne se débarrasse pas de ses armes chimiques.) Autrement dit, Téhéran ne doit aucunement voir dans la décision de privilégier la diplomatie en Syrie une forme de capitulation. Washington négocie, mais en pointant un fusil sur la tempe de son interlocuteur. Le problème, pour Barack Obama, c’est que son discours sur les « lignes rouges » à ne pas franchir en Syrie a donné l’impression qu’il bluffe.

 

Le rapport de l’ONU sur les armes chimiques ne blâme personne nommément. Celui qui porte sur l’ensemble des violations des droits fondamentaux blâme toutes les parties au conflit en Syrie. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que l’opinion publique en Occident soit opposée à toute intervention militaire dans ce pays. On se dit que toutes les parties au conflit syrien sont mauvaises. C’est aussi ce qu’on disait pendant la guerre entre l’Irak et l’Iran au début des années 1980.

 

Il y a une autre hypothèse, celle que soulève le journaliste d’enquête Robert Dreyfuss dans la revue The Nation. Citant certains groupes de réflexion néoconservateurs américains, il avance que Washington a depuis le début du conflit syrien l’intention de frapper le régime Assad, et ce, dans le but d’attirer l’Iran dans une guerre régionale qui l’affaiblirait pour des décennies. Le vieux truc utilisé contre les Soviétiques en Afghanistan…

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