Québec et le crucifix - Mais savent-ils ce qu’ils font?

À voir le vif affrontement sur les « valeurs québécoises » et sur un nouvel État « laïque » en Amérique, un Tocqueville revenant au Québec croirait plonger dans une société brûlante de théologiens. À une époque lointaine, iconoclastes ou tenants du filioque avaient, l’ambition cléricale aidant, déchiré empires et religions. S’agirait-il cette fois d’une simple conversion comme celle du roi Henri IV, ce protestant revenu catholique, célèbre pour son « Paris vaut bien une messe ». Ou, plus précisément, la terre promise d’un Québec indépendant tiendrait-elle à un crucifix ?

 

Dans ce débat, il est vrai, Tocqueville aurait été sans doute étonné du nombre des ignares de tous bords tranchant sans appel de semblables querelles. La plupart ne sauraient guère, en effet, dire qui donc est ce juif crucifié. Et surtout d’où vient cet étrange châtiment. Les Romains auraient emprunté un tel supplice aux Grecs, qui l’auraient appris des Perses. Nul pays certes ne s’en vante plus, mais de nos jours quel pouvoir répugne à terroriser ses dissidents ? Même des démocraties torturent.

 

D’aucuns voudraient que le crucifix de l’Assemblée nationale y reste à titre simplement patrimonial. Mais ceux qui veulent l’en décrocher n’en escamotent-ils pas la pertinence en n’y voyant qu’un vestige de l’ancienne alliance entre l’Église et Maurice Duplessis ? Pourtant, le président de l’Assemblée pourrait rappeler aux députés, qui votent parfois des lois injustes, que ce Jésus qui s’est dit fils de Dieu a aussi déclaré du haut de cette croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »

 

Dans ce débat, les symboles religieux, qu’on veuille les interdire ou, au contraire, les protéger, ne sont guère mieux connus. Tel est souvent le sort de ces représentations venues d’un lointain passé. Ainsi, la croix, symbole de salut pour les chrétiens, fut aussi, depuis les croisades ou les pogroms, un signe d’agression contre les musulmans ou les juifs. De même, à l’époque contemporaine, la croix de David, symbole de renaissance nationale pour les Juifs, est pour maints Palestiniens signe d’oppression de la part d’Israël.

 

Dans l’histoire récente du Québec, ces signes ont rarement été des symboles abusifs. L’hôpital Notre-Dame de Montréal, qui avait autrefois refusé des stagiaires juifs, soigne maintenant des gens de toute croyance, sans rien exiger à cet égard du personnel soignant. Le médecin du Jewish de Montréal, s’il porte la kippa, ne perd ni compétence ni intégrité aux yeux des patients, quelle que soit leur religion. Et l’Institut cardiologique de Montréal, fondé par des religieuses catholiques, devrait-il pour cela cacher son histoire ?

 

Par contre, craignent certains, on risquerait dans les écoles d’abuser de l’autorité auprès des jeunes en y permettant aux enseignants le port de signes religieux ? Il ne fait guère de doute que l’enseignement et les manuels furent dans le passé des instruments d’endoctrinement et des occasions d’inculquer les pires préjugés. Ne cherchons pas ailleurs les tensions d’autrefois entre catholiques et protestants, ou le mépris qui perdure envers les peuples autochtones au pays. Mais qu’en est-il présentement ?

 

Les enseignants de tous les niveaux sont en principe devenus des professionnels de l’éducation. Ils travaillent de plus en plus auprès de jeunes provenant d’une diversité de cultures. Non seulement ils n’ont pas à en favoriser certains ou à faire sentir à d’autres que leur identité est moins valable, mais ils ont la responsabilité de faire apprendre à tous le respect de chacun. Dans ce contexte, le port d’un signe particulier par l’enseignant ou par un jeune ne pose pas en principe un obstacle intolérable.

 

S’il subsiste un problème, il se trouve plutôt dans la tentation de certains enseignants de « faire passer » ouvertement ou insidieusement leurs conceptions personnelles au détriment de l’apprentissage auquel les jeunes ont droit. Notamment en histoire. Néanmoins, l’expérience montre aussi qu’un professeur qui n’a pas d’idées personnelles ou qui n’ose pas les manifester n’aura guère de crédibilité ou d’autorité auprès des enfants ou des adultes confiés à sa charge.

 

Dans les institutions confessionnelles d’autrefois, les professeurs les plus réputés devaient leur influence à l’exemple qu’ils savaient donner de l’ouverture d’esprit, du sens critique et du respect des opinions d’autrui. En même temps, même dans un collège conservateur, il se trouvait des religieux pour faire montre d’une liberté de pensée et d’expression qu’on regrette de ne pas toujours trouver aujourd’hui dans les milieux de l’enseignement. Les signes religieux n’ont pas grand-chose à y voir.

 

Parmi ses vieux élèves, qui ne se souvient, par exemple, de ce professeur, portant la soutane, que les « miracles » d’un sanctuaire voisin n’impressionnaient guère? Pour ériger leur basilique, racontait-il, les religieux durent déplacer un monastère de pierre. La réussite de l’opération - menée sur roulement à billes - tenait du miracle, selon les bons pères. Or, les billes, vendues aux pèlerins, eurent un tel succès, prétendirent de méchantes langues, que le sanctuaire en commanda d’autres.

 

Or, voilà qu’à grand renfort de placards théologiques et juridiques, un gouvernement en mal de sauvetage prétend donner aux Québécois une leçon de sacré. Moins d’endoctrinement et d’inculture aurait pourtant évité qu’encore une fois le Québec et ses « valeurs » se couvrent de ridicule. Passe encore que le Parti québécois souffre de schisme et d’hérésie, ou que les adeptes de l’indépendance perdent la foi. Mais notre communauté n’avait pas mérité une telle pagaille. Qui l’en sortira ?

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39 commentaires
  • Laurier Caron - Abonné 16 septembre 2013 07 h 15

    Manque de profondeur

    Je me serais attendu à un plus de profondeur d'un spécialiste de la question religieuse. Il fallait tout de même agir sur cet aspect nonobstant la possible utilisation politique des uns et des autres.

    Laurier Caron

    • andre trudel - Inscrit 16 septembre 2013 09 h 39

      Il ne pense pas comme moi, conséquemment il se doit de manquer de profondeur... C'est un peu court comme critique il me semble.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 septembre 2013 19 h 46

      M. Caron, il n'y pas seulement la question religieuse qui manque de profondeur, mais la réponse donnée au sujet des enseignants démontre une certaine incompréhension du monde éducationnel et de la synergie en salle de classe. Je suis moi-même enseignant et ce que je lis dans ce texte m'a abasourdi et me laisse perplexe.

      Les non-dits comme les objets ostentatoires religieux portés par les enseignants ou les élèves en salle de classe ont une dimension éducationnelle qui dépasse l'entendement pour tous les pédagogues dignes de ce nom. Les apprenants, surtout au niveau primaire, privilégient leur sens visuel pour décoder, pour apprendre et pour faire un sens au monde qui les entoure. Vu que leur niveau langagier n'est pas encore très développé (primaire), l'arbitraire qu'ils créent de leur milieu dépend justement d'indices visuels. Les garçons en particulier privilégient ce type d'apprentissage qui les suivra tout au long de leur parcours scolaire. Maintenant, si la personne en autorité arbore son insigne religieux préféré en salle de classe, celui-ci aura un impact même si l'enseignant est conscient de la portée du message que ce symbole porte envers les enfants. C'est de l'endoctrinement fait d'une façon inconsciente.

      Et ceux qui disent que les signes ostentatoires n'ont pas de portée religieuse et d'endoctrinement en salle de classe n'y ont jamais mis les pieds comme pédagogue.

      Et pour l'énoncé « Les enseignants de tous les niveaux sont en principe devenus des professionnels de l’éducation », quelle phrase curieuse et anodine. Après plusieurs années d'études et de formation, on espère qu'ils étaient des professionnels de l'éducation la journée même où ils ont débuté leur carrière. Au moins, plus qualifiés que Justin Trudeau!

    • Louka Paradis - Inscrit 16 septembre 2013 21 h 26

      Merci de ce texte éclairant, Cyril Dionne. Tout pédagogue sait que l'être humain apprend par mimétisme, qu' il enregistre tout et tente de reproduire les modèles qu'on lui présente. Les enseignants qui insistent pour porter ces signes devraient le savoir, s'ils maîtrisent minimalement la pédagogie. Les innocents, ce sont les enfants ; les autres, j'en doute fort.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 septembre 2013 07 h 21

      «si la personne en autorité arbore son insigne religieux préféré en salle de classe, celui-ci aura un impact même si l'enseignant est conscient de la portée du message que ce symbole porte envers les enfants. C'est de l'endoctrinement fait d'une façon inconsciente.»

      Il me semble que j'ai écris quelque chose dans ce genre (pas aussi bien, mais encore) et quelqu'un m'a astiné, je sais plus qui.

      On est au moins deux qui pensent la même chose.

      Merci. Je suis réconforté.

  • Gilles Goulet - Inscrit 16 septembre 2013 07 h 32

    Excellent texte

    Merci, excellent texte, avec une petite pointe d'humour qui justifie l'emplacement actuel du crucifix de l'assemblée nationalle : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »

    • Martin Maynard - Inscrit 16 septembre 2013 19 h 52

      Effectivement, excellent texte qui replace le débat à sa place, c'est-à-dire quelque part en dessous des nombreux dossiers prioritaires.

      « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
      Sublime! Ça s'applique tellement bien au salon bleu!

  • Chantale Desjardins - Inscrite 16 septembre 2013 07 h 39

    UNE CHARTE NÉCESSAIRE

    Il était temps de passer aux actes et imposer une laïcité. Nous voyons sur le rue et dans nos universités de plus en plus de jeunes filles voilées ce qui étonnent même les musulmans. Ce voile devient une mode et attire l'attention. Le crucifix nous rappelle la période triste de Maurice Duplessis qui par ce crucifix unissait l'Eglise et l'état. Donc, il faut le remettre dans un endroit plus discret qui serait plus logique. Je ne crois pas que le gouvernement soit en mal de sauvetage par ce moyen mais plutôt notre société qui mérite qu'on mette de l'ordre dans une laïcité officielle. L'Eglise du Québec a déjà fait de grands pas et nous en sommes satisfaits. Il reste le cours d'éthique dans nos écoles qu'on devrait supprimer.

    Les religions sont toujours une source de guerre, de disputes et de conflit. On en a la preuve actuellement. Si on s'en tenait au message de l'Evangile qui est basé sur l'amour et la charité.

    Vous et les intellectuels devraient renseigner le peuple et expliquer le sens de la Charte et inviter les chefs politiques à de la prudence et au lieu de crier au scandale. les joindre à dialoguer ce qui donnerait l'exemple à la population. Certaines paroles mènent à la révolte et la manifestation de samedi est inutile et même dangereuse. Il faut agir comme des gens civilisés.

    • Sébastien Arcand - Abonné 16 septembre 2013 13 h 49

      Donc, si on vous suit bien Mme Desjardins, vous demandez aux intellectuels de faire oeuvre de pédagogie mais c'est vous (la fameuse «majorité silencieuse» je suppose) qui allez dire aux intellectuels quoi vous dire? Et vous croyez que la Charte empêcherait une femme avec un hidjab de démambuler dans les rues? Certains le voudraient, mais ce projet de Charte ne va pas aussi loin que cela. Se fiez au message de l'Évangile vous dites? Vous n'êtes décidemment pas à une contradiction prêt...

    • Sébastien Arcand - Abonné 16 septembre 2013 14 h 50

      de «déambuler dans les rues» et «Se fier»... Désolé.

    • Martin Maynard - Inscrit 16 septembre 2013 20 h 02

      Vous savez Mme Desjardins que si le PQ, avec son gros ballon sonde, n'avait pas lancé le débat dans un but électoral, personne n'en parlerait de la religion?
      Tout le monde vaguerait à ces petites affaires, les gens qui nous font mal paraître seraient tranquille.
      Pourquoi un débat sur la religion qui s'efface d'elle même?
      Réponse: on le voit, les gens ne vise pas la religion, ils visent les immigrants mêmes. Comment on appelle-ça déjà?

    • Louka Paradis - Inscrit 16 septembre 2013 21 h 29

      M Maynard, vous déplacez le débat. Personne ne vise les immigrants : le Québec est une société ouverte et accueillante. Sachez l'apprécier au lieu de faire des insinuations malveillantes.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Louka Paradis - Inscrit 16 septembre 2013 21 h 35

      à Chantale Desjardins : Vous avez vraiment bien saisi ce qui se passe chez plusieurs jeunes filles : « Ce voile devient une mode et attire l'attention». On sait qu'à cet âge, on aime bien se faire remarquer, avoir l'impression qu'on se distingue des autres... Quel beau piège ! Un miroir aux alouettes...

      Louka Paradis, Gatineau

  • Denis Marseille - Inscrit 16 septembre 2013 07 h 53

    « De même, à l’époque contemporaine, la croix de David, symbole de renaissance nationale pour les Juifs, est pour maints Palestiniens signe d’oppression de la part d’Israël.»

    En parlant d'erreur grotesque. Ce n'est pas la croix de David, le symbole des juifs, mais l'étoile de David.

  • Yvon Bureau - Abonné 16 septembre 2013 08 h 22

    À déplacer avec respect et avec sagesse

    Utopie : Nos évêques qui demandent que le crucifix de l'ANQ soit déplacé ailleurs dans le Parlement, avec une plaque y inscrivant son histoire.

    Autre utopie : les évêques québécois remplacent dans leurs églises le crucifix par le Ressuscité, sujet 1e de leur foi.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 16 septembre 2013 11 h 41

      Utopie : se mêler de ses affaires pour ne pas régir la religion des autres...

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 septembre 2013 11 h 42

      En effet, M Bureau; dans un geste de bonne volonté, les Évêques du Québec devraient suggérer au Gouvernement du Québec de retirer le Crucifix de l'Assemblée nationale. C’est une question de respect pour le Crucifix, qu’on ne peut pas mettre n’importe où, et de bienséance .

    • Chantale Desjardins - Inscrite 16 septembre 2013 14 h 03

      Oui, nos évêques devraient se prononcer clairement sur la suppression du crucifix à l'Assemblée nationale. Ils poseraient un geste significatif et aideraient les citoyens et le gouvernement à prendre une sage décision.
      Peut-on espérer ce geste?

    • Louka Paradis - Inscrit 16 septembre 2013 21 h 39

      Je trouve que votre 1re utopie est une excellente suggestion : ainsi, personne ne se sentirait offusqué. Par contre, oublions la 2e : c'est du domaine religieux et les évesques ont étudié longtemps leur religion ; ce n'est pas aux profanes à leur dire quoi faire.

      Louka Paradis, Gatineau