La partition

Durant les années qui ont suivi le référendum de 1995, une série de municipalités de la région montréalaise et de l’Outaouais avaient adopté des résolutions réclamant leur rattachement au Canada si le Québec devait s’en séparer.

 

Ce mouvement pour la partition relevait de la politique-fiction, mais le gouvernement Bouchard avait tout de même senti la nécessité d’une déclaration ministérielle déclarant ces résolutions « nulles, non avenues et sans effets juridiques ».

 

Le premier ministre Bouchard lui-même s’en était pris vivement à ceux qui, à l’instar du premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, avaient donné leur appui aux partitionnistes. Sa cible préférée était cependant Stéphane Dion, ce « boutefeu » qu’il accusait d’« attiser la division ».

 

Il est paradoxal de voir un autre gouvernement péquiste offrir lui-même aux municipalités, hôpitaux, cégeps et universités la possibilité de se soustraire à un régime de droit qu’il souhaite établir en matière de port de signes religieux et conserver celui qui restera en vigueur dans le reste du Canada.

 

À voir la totalité des municipalités de l’île de Montréal annoncer qu’elles se prévaudront du droit de retrait prévu au projet de Charte des valeurs québécoises, il est bien difficile d’y voir un instrument d’unité.

 

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Avec son projet de charte, le gouvernement Marois compromet non seulement les chances de rallier les communautés culturelles au projet souverainiste, comme le font valoir les Indépendantistes pour une laïcité inclusive, mais il va également à l’encontre des politiques d’intégration que le PQ a mises de l’avant dans le passé.

 

En voulant étendre les dispositions de la loi 101 au niveau collégial, il voulait empêcher les immigrants - et les francophones - de fréquenter les cégeps anglais, qui risquaient de les faire opter à terme pour l’anglais comme langue de travail. L’interdiction du port de signes religieux incitera au contraire de nombreux étudiants issus des communautés culturelles à opter pour les établissements de langue anglaise, qui demanderont systématiquement d’en être exemptés.

 

La ministre de l’Immigration, Diane De Courcy, faisait de l’attraction en région une de ses grandes priorités. Déjà, les nouveaux arrivants se concentrent tout naturellement à Montréal, où ils peuvent compter sur l’accueil de leur communauté d’origine. L’interdiction de porter des signes religieux rendra les régions encore moins attrayantes.

 

Sans parler des employeurs de l’extérieur, comme cet hôpital d’Oshawa, à qui la Charte des valeurs donnera un argument supplémentaire pour attirer une main-d’oeuvre dont le Québec a pourtant grand besoin.

 

Les péquistes ont toujours eu du mal à ne pas confondre les intérêts du Québec avec ceux de leur parti. Le gouvernement Marois semble tout aussi incapable de reconnaître que l’intérêt électoral immédiat du PQ peut ne pas coïncider avec celui du projet souverainiste.

 

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S’il cherchait une façon de confirmer le bien-fondé des craintes de ceux qui voient dans le projet de Charte une manifestation d’intolérance et de nationalisme ethnique, le chef du Bloc québécois, Daniel Paillé, n’aurait pas pu trouver mieux que l’expulsion de la députée d’Ahuntsic, Maria Mourani, avec tout ce qu’elle représente : seule élue du Bloc à Montréal, seule femme du caucus, modèle d’intégration à la société québécoise. Ce manque de jugement est presque hallucinant.

 

Après tout ce qu’il a fait voir à Pauline Marois quand le PQ était dans l’opposition, il fallait que Bernard Drainville soit culotté pour plaider la nécessaire cohésion d’un caucus. Quand il défiait ouvertement sa chef en prétendant faire de la politique autrement et qu’il prophétisait la disparition du PQ, plusieurs de ses collègues auraient bien eu envie de l’expulser. Mme Mourani l’a plutôt été pour avoir osé rappeler la politique officielle de son parti.

 

Ce n’est pas d’hier que les souverainistes se querellent sur la place publique, mais les divergences ont généralement porté sur des questions de stratégie : le trait d’union entre souveraineté et association, l’étapisme, les « conditions gagnantes », la « gouvernance souverainiste », etc.

 

Cette fois-ci, la ligne de fracture n’est pas simplement de l’ordre des moyens. Les objections de Mme Mourani et des nombreux indépendantistes qui s’opposent au projet de M. Drainville portent sur la question beaucoup plus fondamentale du respect des droits et libertés de la personne.

 

Il permettra peut-être au PQ d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, mais que sert à l’homme de gagner l’univers s’il y perd son âme, n’est-ce pas ?

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