Les pieds sur le pouf

Oui, c’est à toi que je parle. Mais c’est vrai, j’aurais très bien pu m’adresser à quelqu’un d’autre. Un animateur dans une autre station du même genre. Un vice-président de chambre de commerce. Le maire de Huntingdon. Peu importe. Je veux dire que, dans les circonstances, ils auraient sans doute dit les mêmes niaiseries que toi.

 

Si j’ai abouti sur ton poste, c’est que je surfais d’une fréquence à l’autre dans l’auto, sachant pourtant que c’est un peu comme jouer à la roulette russe, ou écumer les pages du Journal de Québec. J’y peux rien, je suis du type curieux qui aime le risque.

 

C’est comme ça que je suis tombé sur ton entrevue avec un chercheur. Son nom n’a pas vraiment d’importance. Le tien non plus, d’ailleurs. Je le répète : t’es générique, t’es n’importe qui. Mais surtout, c’est à ça que je veux en venir : ce que tu racontes, c’est vraiment n’importe quoi.

 

L’entrevue ? C’était à propos d’une éventuelle taxe sur l’essence, sur les émissions de carbone, qui atteindrait 30 cents le litre. Pendant 10 minutes, le gars à l’autre bout du fil t’a mis en boîte. Avec élégance, sans un soupçon de mépris, il a démoli chacun de tes arguments. Ça allait coûter plus cher aux familles en banlieue ? Non, elles s’achèteraient des voitures qui consomment moins. Cette taxe allait plomber leur budget ? Non, l’essence représente à peine plus de 3 % des dépenses des ménages.

 

Aux autres grossièretés proférées, j’ai répondu moi-même.

 

Qu’est-ce qu’on fait avec les familles qui ont besoin d’une minivan ? Elles ont moins de deux enfants, en moyenne, les familles…

 

Et les gens de la construction qui ont des pick-up ? C’est une dépense remboursable, ou déductible d’impôt.

 

Mais, as-tu ajouté, tu avais quand même une question philosophique à amener : en taxant l’essence, on enlève aux gens la liberté de s’acheter les grosses autos dont ils ont envie, non ?

 

C’est là que j’ai soupiré en regardant dehors. Je n’ai pas écouté la réponse de ton invité. Il n’y avait pas de vent. La fumée de l’usine devant moi ressemblait à du coton épais et soyeux.

 

Et tu continuais. Inconscient du gouffre abyssal de la connerie dans lequel tu sombrais. Peut-être parce que c’est dans ces profondeurs-là que tu patauges tous les jours. Ce fétide marais libertarien où, par quelque contorsion de l’esprit, la liberté se résume au pouvoir d’achat, et où posséder un Cadillac Escalade devient un droit fondamental.

 

Le pire, c’est que lorsque tu évoques un complot écologiste, un gouvernement noyauté par la gauche, tu croies que tu ébranles les colonnes du temple. Tu es convaincu que tu contestes l’état des choses.

 

C’est pourtant le contraire. Tu reconduis tes auditeurs par milliers dans les ornières d’habitudes bétonnées. Tu sanctifies leur quotidien, alors qu’il est déjà divin, indiscutable, célébré dans mille pubs à l’heure où l’image du monde manucuré dont ils rêvent - parce qu’on leur dit qu’ils devraient en rêver, et que cela donne du sens à toute leur vie - est projetée en boucle afin de leur vendre d’autres merdes.

 

C’est de ce monde libre que tu parles ?

 

Je viens de dévorer Le sel de la terre, de Samuel Archibald. Peut-être as-tu lu Arvida, son recueil de nouvelles ? Je pense que tu viens de ce coin-là, non ? Anyway, j’ai lu son essai, et tout au long, je me disais : c’est exactement ça. Le problème de la classe moyenne, c’est qu’elle refuse de douter. D’elle-même, de son mode de vie.

 

C’est peut-être pour ça que je n’ai pas le sentiment d’en faire partie. Parce que si, économiquement, je suis en plein dedans, et que j’en partage plein d’habitudes ou de défauts, je ne suis sûr de rien.

 

Sauf peut-être d’une chose : que nous sommes incapables de nous imaginer autrement. Et que l’idée de changer nous terrorise.

 

Dans son livre, Archibald évoque notre fascination pour l’apocalypse et les films de zombies. Il y voit, entre autres, la manifestation d’un désir de recommencer à zéro, le fantasme d’un monde neuf.

 

Sauf que ta popularité me dit autre chose. Surtout que nous manquons d’humilité. Et que notre penchant pour les films catastrophes relève de notre conviction collective que nous ne serons jamais mieux, jamais plus heureux qu’aujourd’hui. Après nous le déluge.

 

Le bonheur à crédit, l’endettement endémique, la déresponsabilisation devant la condition lamentable de nos finances - et de celles de l’État -, c’est pas mal ça, ton idée de la liberté, non ?

 

Attendons la fin, la pédale au plancher. Ou les pieds sur le pouf. Le film de zombies va commencer.

9 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 septembre 2013 06 h 14

    Le pouf

    Eh bien... C'est pas gai à matin !

    Mais... j'y pense... qui a dit que la fin du monde arriverait en grand fracas ? Qui a dit que ça arriverait avec un grand boum ?

    Réponse : À peu prêt tous ceux qui en ont parlé.

    Sauf que... Il n'ont pas pensé que ça pourrait arriver en catimini, comme une vague de fond, insidieusement, comme un écroulement par l'intérieur, presqu'en silence.

    Et bien, j'ai les deux pieds sur mon pouf (J'ai l'âge pour) et je regarde s'écrouler tout doucement tout ce que l'«homme» à bâti, morceaux par morceaux avec ses mensonges et ses fausses prétentions et ses faux messages en me posant la question :« Qui va durer le plus longtemps, moi ou l'humanité ?»

    Bonne journée.

  • Jacques Morissette - Inscrit 14 septembre 2013 09 h 26

    Un très bon et beau texte.

    Je vous cite: «Anyway, j’ai lu son essai, et tout au long, je me disais : c’est exactement ça. Le problème de la classe moyenne, c’est qu’elle refuse de douter. D’elle-même, de son mode de vie.» Pour ceux qui s'y sont essayer, c'et tellement difficile de parler à quelqu'un qui se refuse de douter. J'ai lu la Bible, bien que je ne sois pas croyant, n'est-ce pas un peu La parabole de prêcher dans le désert ou quelque chose du genre? Lui, à la radio, s'adressant à la masse, ne prêche pas, il arrose les plantes cultivées essentiellement pour la croissance.

  • Joël da Silva - Inscrit 14 septembre 2013 09 h 58

    merici

    merci.

    Joël da Silva

  • Patrick Blackburn - Inscrit 14 septembre 2013 10 h 13

    Bravo

    Votre article constitue une saine colère contre l'abrutissement collectif induit par ces pseudos radios d'opinions. Merci.

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 14 septembre 2013 10 h 22

    Phénomène zombie

    À mes yeux, M. Desjardins, l'intérêt pour les films de morts-vivants est le contraire de ce que vous affirmez pour les films-catastrophes. Mon interprétation, depuis les premiers films de Romero, c'est que la société actuelle nous mène vers ce monde où chacun est individualisé et isolé. Sauf pour des films marginaux, les zombies ne pensent pas collectivement. S'ils sont souvent en groupe, c'est par réflexe. Ainsi, à moins que j'erre, ce genre de film peut nous amener à douter des orientations actuelles de notre société de consommation et d'individualisme effréné.
    Même si je ne suis pas toujours d'accord avec vous, je trouve que vous apportez une réflexion originale à notre journalisme ! Merci !