Marcher en rangs

Mardi dernier, peu après le dévoilement du projet de Charte des valeurs québécoises par le ministre Bernard Drainville, le chef du Bloc québécois, Daniel Paillé, publiait un communiqué où il saluait l’invitation « à la réflexion, au dialogue, à l’écoute » et disait que le Bloc ne se défilerait pas.

 

Il rappelait aussitôt la position prise par le Bloc québécois en 2007 devant la commission Bouchard-Taylor à l’appui d’une interdiction des signes religieux qui se limiteraient aux personnes en position d’autorité. Il ajoutait qu’il pouvait toutefois y avoir matière à discussion. « Tous les Québécoises et Québécois, sans exception, fédéralistes, nationalistes, souverainistes, ou autres, sont concernés et peuvent, sans contrainte, participer à la discussion », poursuivait-il.

 

Mercredi, alors que sa députée Maria Mourani multipliait les déclarations condamnant ce projet et en particulier l’interdiction mur à mur du port de signes religieux ostentatoires dans la fonction publique et parapublique, M. Paillé publiait un autre communiqué, cette fois pour donner le « plein appui » du Bloc à la démarche du gouvernement Marois. Il ne soufflait mot des signes religieux.

 

On aurait pu croire, sur le coup, qu’il ménageait à la fois ses alliés péquistes et sa députée. Mais l’expulsion de cette dernière le jour suivant est venue confirmer qu’il se rangeait complètement derrière la position du gouvernement Marois. Et la position du Bloc se résumait soudainement à ceci : « Nous souscrivons à la primauté de la langue française, à l’égalité homme femme, à la nécessité d’un État laïque et à l’encadrement formel des accommodements qui pourront être consentis. Il s’agit là de la seule position du Bloc québécois. » Pas un mot sur les signes religieux.

 

Que s’est-il passé pour qu’il entre ainsi dans le rang et exige que sa députée en fasse autant ? Mme Mourani se le demande encore, mais en agissant ainsi, Daniel Paillé a porté un coup extrêmement dur à son parti, au mouvement souverainiste et à sa cause.

 

***

 

Il a d’abord, sans le dire, renié la position prise en 2007, après mûre réflexion, consultations et votes par les instances de son parti. Une position, soit dit en passant, que Mme Mourani défend toujours.

 

M. Paillé affirme que son ancienne collègue est allée trop loin en parlant de « démarche électoraliste », de « grave erreur stratégique du mouvement souverainiste » ou de « manifestation de nationalisme ethnique ». Mme Mourani s’est en effet demandée si on n’était pas en présence d’une « stratégie électoraliste identitaire », et elle l’a fait encore vendredi, sans répondre directement. Et lorsqu’elle parle de nationalisme ethnique, elle ne fait que rapporter les propos de certains membres des communautés culturelles qu’elle côtoie. Ce ne sont pas les siens.

 

Le chef du Bloc, qui disait vouloir une discussion sans contrainte, a demandé à sa députée de cesser d’agir comme porte-parole des Indépendantistes pour une laïcité inclusive et de mener le débat au sein du caucus, ce qu’elle a refusé. M. Paillé prétend que la dissidence est permise au Bloc. Ce n’est pas le message que son geste envoie.

 

Les arguments invoqués par le chef bloquiste n’expliquent pas une expulsion qui prive son parti de son dernier député à Montréal, de la seule femme membre de son caucus et de la dernière représentante de cette cohorte de candidats et députés issus des communautés culturelles que Gilles Duceppe, avec l’aide de Mme Mourani et d’autres, avait réussi à rallier à la cause.

 

Le mouvement souverainiste a toujours eu de la difficulté à bâtir des ponts avec ces communautés où nationalisme et indépendance effraient. Sous M. Duceppe, cependant, le Bloc s’était donné pour mission de créer des liens en entreprenant, d’abord, une réflexion en profondeur sur l’identité québécoise. Il avait fait des percées.

 

En 2004, plusieurs personnalités issues des communautés culturelles avaient suivi l’exemple de la Ligue des Noirs du Québec et appuyé le Bloc. En 2006, Gilles Duceppe avait obtenu l’appui de plusieurs représentants de la communauté arabe, certains se mêlant de politique pour la première fois. Et ce ne sont que deux exemples.

 

***

 

Avec sa décision, le chef actuel du Bloc vient d’ébranler les piliers de ce pont bâti au prix d’années d’efforts, accentuant les fissures causées par le projet de Charte. Maria Mourani représente une circonscription multiethnique. Elle sait de quoi elle parle quand elle fait état des sentiments des membres des communautés culturelles et quand elle dit que le lien de confiance avec eux a été brisé cette semaine.

 

Si une militante indépendantiste de longue date comme Mme Mourani se demande si elle et, par ricochet, les immigrants comme elle ont une place au sein du mouvement indépendantiste, on ne voit pas comment, en l’expulsant, le Bloc et même le PQ pourront convaincre d’autres néo-Québécois de se battre pour la cause. Quel gaspillage !

 

Dans toute cette affaire, le Parti québécois semble avoir oublié son objectif ultime, la souveraineté. Car comme l’a dit Mme Mourani vendredi, la souveraineté ne pourra pas se faire sans Montréal et ses multiples communautés. Le Québec moderne, c’est ça aussi.

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16 commentaires
  • Jacques Boulanger - Inscrit 14 septembre 2013 07 h 06

    Ite missa est

    Allez, la messe est dite. C’est terminé. Il n’y a plus rien à faire. Le mal est irréversible. Et dire que ce sont des souverainistes qui ont enterré eux-mêmes notre projet de société. Mais qui, parmi eux, est le premier responsable ? Sinon la chef du PQ avec son diktat : marche ou meurs !

  • Jean-Marc Simard - Abonné 14 septembre 2013 09 h 37

    Qui dit vrai ?

    Dans l'affaire Mourani, M.Paillé dit qu'il a tenté à plusieurs reprises de rallier Mdm. Mourani et que plusieurs caucus ont eu lieu au sein du parti. Madame Mourani lors de son point de presse a affirmé le contraire, et qu'elle n'a pas eu la chance de se rallier à la nouvelle position du Bloc sur la charte péquiste. Alors qui dit vrai ? Serait-on en train d'assister à une guerre interne qui malheureusement déteint sur tous les souverainistes ?

  • Jean Martinez - Inscrit 14 septembre 2013 09 h 43

    Pour en finir avec l'affaire Mourani

    Maria Mourani n'a pas été exclue parce qu'elle était contre la Charte. Elle l'a été parce qu'elle refusait de faire ce débat à l'interne. Et l'on constate de plus en plus que ce sont des motifs purement personnels qui l'ont incitée à agir de la sorte.

    Ce geste n'aura pas d'impact sur les communautés culturelles puisque celles-ci n'ont jamais vraiment adhéré à l'idée d'indépendance du Québec. Par contre, il y a sûrement quelques fédéralistes mous qui vont se dire qu'ils préfèrent vivre dans un pays qui leur ressemble, plutôt que dans un Canada qui deviendra bientôt une mosaïque de ghettos.

  • Jean Lapointe - Abonné 14 septembre 2013 09 h 45

    A quoi cherchez-vous donc à en venir?

    «Le chef du Bloc, qui disait vouloir une discussion sans contrainte, a demandé à sa députée de cesser d’agir comme porte-parole des Indépendantistes pour une laïcité inclusive et de mener le débat au sein du caucus, ce qu’elle a refusé. M. Paillé prétend que la dissidence est permise au Bloc.»

    Ce n'est surtout pas l'attitude adoptée par LE DEVOIR aujourdui qui va améliorer les choses.

    Il y a dissidence et dissidence. Madame Mourani nous dit qu' elle remet en question sa "croyance" en la souveraineté. Si c'est le cas, c'est regrettable mais elle ne peut plus à ce moment-là rester au sein du Bloc.

    Mais elle peut toujours continuer à dire ce qu'elle pense. A ce que je sache, personne ne lui aurait dit de se taire.

    D'ailleurs il me semble que ce n'est pas une question de croyance mais une question de volonté.

    C'est elle qui devait démissionner.

    En vous en prenant tous au Bloc et au Parti québécois comme vous le faites , vous ne semblez pas vous rendre compte que vous aggravez certainement le problème au lieu de travailler à faire avancer les choses.

    En vous comportant comme vous le faites au lieu d'essayer d'en faire comprendre la complexité aux lecteurs , je trouve que vous vous faites les alliés des adversaires du Québec et de la souveraineté. Et je le déplore profondément.

    Serait-ce du masochisme de votre part? Je me le demande.

    Toutes ces questions peuvent être discutées mais il faut un minimum de bonne volonté et il faut autant que possible aussi il me semble éviter les procès d'intentions et les trop nombreuses leçons.

    Quand on s'en prend à ce point à ses alliés on n'aide pas dutout la cause. A moins que vous aussi vous mettiez en doute votre "croyance" en la souveraineté.

    N'y a-t-il pas de meilleurs moyens plus positifs et plus constructifs de le faire?

    • Jacques Boulanger - Inscrit 14 septembre 2013 10 h 34

      Vous avez peut-être raison. Madame Mourani pourrait avoir elle-même allumer la mèche ou attiser le feu, c'est selon. Peut-être avait-il derrière tout cela des raisons personnelles pour régler un vieux contentieux entre elle et le Bloc et cela, même au temps de Gilles Duceppe. Si c’est le cas, c’est vraiment dommage que les choses tournent ainsi. C'est à n'y plus rien comprendre.

    • France Marcotte - Inscrite 14 septembre 2013 11 h 15

      Continuez M.Lapointe.

      Trop peu de Québécois sont sensibles au pouvoir de leurs médias dans l'aménagement des contenus de l'information qu'on leur sert.

      Vous faites oeuvre utile.

    • Franklin Bernard - Inscrit 14 septembre 2013 12 h 30

      Mme Marcotte, M. Lapointe expose justement ce qui fait problème dans «l'affaire Mourani», et que vous soutenez: si on est souverainiste mais qu'on a le malheur de ne pas être d'accord avec toutes ses stratégies, toutes ses attitudes et toutes ses prises de position, on ne doit surtout pas en parler, et Le Devoir entre tous, on doit s'écraser et filer doux, de peur «d'affaiblir le mouvement souverainiste»,

      Maria Mourani a été exclue du caucus du Bloc exactement à cause de cette idéologie de censure, qui a mené à cette forme de discrimination que justement elle dénonçait dans la Charte. Paillé en a fait la preuve par l'absurde: nous te rejetons parce que tu n'as pas le droit de dire que nous sommes intolérants et discriminatoires et que nous rejetons les «autres.»

      Peut-être que c'est le mouvement souverainiste, incarné dans le PQ et le Bloc, qui s'affaiblit lui-même par ses positions anti-démocratiques et autoritaristes. Et par son incapacité historique de s'allier l'immigration. Je l'ai dit ailleurs: deux référendums perdus et 30 ans d'histoire de l'échec, et ils n'ont toujours pas compris.

    • enid bertrand - Inscrit 14 septembre 2013 12 h 44

      Est-ce-que je vous suis bien? Êtes-vous en train de demander aux journalistes de votre journal de ne pas exprimer leurs opinions lorsqu'elles ne servent pas la cause? Dites-moi que je me trompe, et que ce n'est pas ça pour vous un bon journalisme.

    • France Marcotte - Inscrite 14 septembre 2013 14 h 33

      Non M.Bertrand, ce n'est pas ce que je dis.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 14 septembre 2013 10 h 49

    "Il faut distinguer les choses du bruits qu'elles font" (Sénèque)

    Ce n'est pas tant l'option de la souveraineté qui est en péril, que l'existence de la nation qui la porte. Et dont le sort se joue sur cette proposition du gouvernement du Parti Québécois.

    Ce ne sont pas les souverainistes trudeauiste qui vont faire la différence mais, bien les Habitants qui vont comprendre d'instinct que cet enjeu est existentiel.

    ...

    P.s Mme Mourani a fait une job de bras contre le PQ pour préparer son passage à QS.