La classe de Samuel Archibald

L’écrivain Samuel Archibald se penche sur la classe moyenne dans Le sel de la terre, nouvelle publication d’Atelier 10.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’écrivain Samuel Archibald se penche sur la classe moyenne dans Le sel de la terre, nouvelle publication d’Atelier 10.

« En l’état actuel du discours social, écrit Samuel Archibald, la classe moyenne inclut tous les gens qui ne sont pas pauvres comme Job ni riches comme Crésus. Ce n’est pas exactement un club sélect. » On comprend donc que cette classe sociale, la plus nombreuse de toutes, soit considérée, dans les discours politiques et médiatiques, comme « le coeur battant de la société ». Ce statut donne-t-il à ses membres une situation enviable ? Les Québécois de la classe moyenne, en d’autres termes, sont-ils heureux ?

 

Issu de cette classe qui représente « le compromis idéal entre une pauvreté à laquelle on voudrait avoir échappé pour toujours et une richesse qui reste, dans notre imaginaire, l’apanage de l’autre », l’écrivain Samuel Archibald se penche sur son sort dans Le sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne, un court ouvrage qui combine des impressions subjectives, rédigées dans le style populaire typique de l’auteur, avec des considérations socioéconomiques. Petite phénoménologie de la classe moyenne québécoise, cet essai trace un portrait original et vibrant, à la fois amoureux et critique, de cette « classe ouvrière qui a réussi », mais qui a néanmoins « l’humeur morose ».

 

Délimiter la classe moyenne est un exercice périlleux. En feraient partie, selon le sociologue Simon Langlois, « les ménages dont les ressources monétaires [sic] se situent dans l’intervalle compris entre 75 % et 150 % de la médiane ». En 2010, un individu seul gagnant entre 31 275 $ et 62 550 $ appartient à cette classe. Pour un ménage, la fourchette va de 42 300 $ à 84 600 $. En élargissant le spectre, « on en arrive à faire tenir dans la classe moyenne des ménages qui comptent sur des revenus allant de 19 900 $ à 112 050 $ par année », constate Archibald. Ça fait pas mal de monde… différent.

 

Une classe en déclin?

 

Dans les faits, donc, il faudrait plutôt parler des classes moyennes, puisque « des discriminations de classes existent de façon manifeste au Québec, derrière cette façade de grande classe moyenne ». Archibald note toutefois qu’un sentiment partagé réunit les membres de cette classe économiquement hétérogène : tous se plaignent un peu de leur statut, mais tous refusent de se considérer comme pauvres.

 

Ont-ils raison ? Archibald a-t-il raison de faire sienne cette analyse selon laquelle « l’augmentation de ses revenus ne suivant pas la hausse du cout [ce livre utilise l’orthographe réformée] de la vie, la classe moyenne occidentale a de plus en plus de mal à maintenir son style de vie, à se payer des services de santé, une maison et une éducation, et donc à maintenir ses effectifs » ?

 

Dans Le petit Fortin (qui sera bientôt commenté ici), l’économiste Pierre Fortin contredit cette assertion, dans le cas du Québec. Même en tenant compte de l’augmentation du coût de la vie, écrit-il, le revenu de la famille québécoise biparentale médiane a augmenté de 22 % de 1998 à 2006 (pour une famille monoparentale médiane, l’augmentation est de 30 %). Comment expliquer, alors, la croyance selon laquelle la classe moyenne étouffe ? Par la spirale de la surconsommation et de l’endettement, avance Fortin.

 

Archibald ne dit pas le contraire, au fond. Quand on lit, dans son ouvrage, qu’une des valeurs phares de la classe moyenne serait la tendance à ménager, on se dit qu’il ne vit pas dans le même monde que nous ou encore qu’il parle de la génération des 70 ans et plus. Il rassure rapidement en rajustant le tir. « C’est-à-dire,écrit-il, qu’on fait souvent toutes sortes de simagrées avec l’argent qui ne nous font pas véritablement économiser, mais qui nous donnent l’impression d’avoir dépensé intelligemment. »

 

La consommation, continue Archibald, est devenue, dans les années 1980, « la langue maternelle de toute une génération », qui communie au centre commercial. Si la classe moyenne étouffe, aujourd’hui, c’est notamment parce que ses dépenses (voitures, voyages, grosse maison, école privée) ont explosé depuis trente ans, en grande partie en raison du crédit. « Peu importe si les mains qui l’étranglent sont très souvent les siennes, écrit Archibald, la liberté, pour elle, c’est un mot qui sonne bien. Ça évoque cette légèreté bénie, entre le moment où tu loades ta carte de crédit et celui où tu reçois l’état de compte. »

 

Pris à la gorge par leur incurie, incapables de remettre en question la validité de leur mode de vie (surconsommation, endettement), certains membres de la classe moyenne s’en prennent au modèle social-démocrate (droits de scolarité peu élevés, garderies à 7 $, congés parentaux, fonds de retraite des employés de l’État, présence syndicale, etc.), qu’ils accusent d’être la source de leurs problèmes, alors que, dans les faits, Archibald le rappelle, ce modèle leur profite grandement.

 

Issue des Trente Glorieuses et des « luttes syndicales et sociales du temps », la classe moyenne, aujourd’hui, semble atteinte de « fatigue culturelle » et combat son ennui en consommant et en voyageant à crédit. Au moment où les riches l’abandonnent (on l’a vu lors de la dernière crise économique), elle aurait besoin de renouer avec son vieux fond ouvrier en lutte, mais, remarque Archibald, un tel espoir relève du fantasme, étant donné que « ce qui lie depuis toujours la classe moyenne dans son imaginaire, ce sont des aspirations individuelles »,« qu’elle repose sur une étrange solidarité de classe entre individus qui n’ont pas, majoritairement, la solidarité pour valeur ».

 

Archibald, qui se définit comme un « intello de gauche », rêve « que la classe moyenne se refasse une vraie colère de classe ouvrière », mais il n’y croit pas. « La classe moyenne, conclut-il avec une lucidité chagrine, sera toujours une force d’inertie. » Rideau ! alors ? Non. Peut-être l’espoir d’un sursaut social-démocrate inspiré par un désir de simplicité volontaire. Un miracle modeste, mais possible, quoi.