Rien que la vérité, mais pas toute la vérité

Andrée Yanacopoulo en 1972, prise par Hubert Aquin devant l’hôtel d’Angleterre, Ouchy, en Suisse.
Photo: Collection Andrée Yanacopoulo Andrée Yanacopoulo en 1972, prise par Hubert Aquin devant l’hôtel d’Angleterre, Ouchy, en Suisse.

« J’arrive maintenant à un tournant crucial de ma vie - qui devait m’apporter à la fois un grand bonheur et une durable tristesse. J’ai du mal à l’écrire, il le faut pourtant. » Ce passage arrive à mi-chemin des mémoires d’Andrée Yanacopoulo, alors qu’elle s’apprête à entamer la partie la plus longue, la plus forte, la plus vibrante de son livre, celle consacrée à sa vie avec Hubert Aquin.

 

Comme l’indique l’auteure de 86 ans dans la présentation de Prendre acte, dédié à ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, c’est parce que le temps passe, parce qu’il sera bientôt enfui, qu’elle a entrepris de refaire son parcours par écrit. « Plus l’avenir se rétrécit, plus le passé s’étire. Et parfois le besoin de le revivre », constate celle qui a mené sa vie sur plusieurs fronts, en tant que médecin, sociologue, traductrice, écrivaine, éditrice, militante féministe…

 

Pour elle, qui considère avoir mené une vie de femme « relativement libre » : « Écrire ses mémoires, c’est lire sa vie à l’envers, c’est lui donner un sens autre que celui du présent vécu, un sens peut-être plus vrai parce qu’appréhendé à l’intérieur d’un tout. » Pour ce qui est du vrai, de la vérité comme telle : « Je ne dirai que la vérité, rien que la vérité, mais pas toute la vérité », nous prévient-elle.

 

Cette courte introduction, sobre, directe, nous met en appétit. Et elle annonce le style général de l’ouvrage : pas de fioritures, d’épanchements larmoyants, rien de tapageur. Du détachement. Peut-être même ce qui peut apparaître comme une certaine froideur par moments.

 

Non pas qu’il ne transpire pas d’émotions, de sentiments, dans Prendre acte. Mais cela opère par-dessous. Dans les blancs parfois, les silences. Et dans l’accumulation des événements relatés, reconstitués, qui prennent souvent l’allure de simples anecdotes. Comme si cela concernait quelqu’un d’autre.

 

Andrée Yanacopoulo, qui a signé dans le passé deux biographies de médecins, le dit elle-même : son esprit scientifique privilégie les faits. « J’ai tendance à me définir, à m’expliquer par des actes ou des faits bien plus que par mes sentiments. C’est sans doute pourquoi j’ai une certaine difficulté à écrire mes mémoires, je me sens toujours poussée du côté de la biographie classique, abordant la personne de l’extérieur, comme j’en ai écrit à propos des docteurs Hans Selye et Henri Ellenberger. »

 

Plus loin, elle précise qu’elle ne s’est jamais considérée comme une « littéraire », quoi que d’autres aient pensé étant donné sa proximité avec Hubert Aquin. « Il n’y a évidemment pas de honte à l’être, mais ce que j’arrive mal à faire passer, c’est que la culture comprend aussi bien les sciences que les arts et les lettres. »

 

Avant Hubert Aquin

 

Littéraire ou pas, Andrée Yanacopoulo sait écrire, raconter des histoires, son histoire. Elle sait faire parler les morceaux apparemment disparates de sa vie. Sa naissance à Tunis d’une mère « Française de France » et d’un père moitié Grec, moitié Italien, son enfance dans un cocon fermé, ses études à Lyon, son désir de fuir sa famille étouffante, son choix de devenir médecin, et de couper finalement les ponts avec les siens : « J’estime que mon choix de la psychiatrie n’est pas innocent : j’ai voulu être du “bon” côté de la barrière. Plus encore : m’occuper du psychisme des autres plutôt que du mien. »

 

On la voit tomber amoureuse en France d’un futur médecin, se marier avec lui, avoir des enfants avec lui, s’installer un temps avec lui en Martinique, puis arriver avec lui à Montréal à l’orée des années 1960. On la voit se séparer de cet homme dont il est dit, mais sans entrer dans les détails, qu’il avait des comportements violents.

 

Parfois, en cours de lecture, il arrive qu’on se demande si tous les morceaux de cette vie-là nous intéresseraient autant dans le cas où on ne saurait pas ce qui s’en vient : la vie de cette femme avec le grand écrivain, le grand intellectuel qu’était Hubert Aquin, mort par suicide en 1977 à l’âge de 47 ans, à qui d’ailleurs Andrée Yanacopoulo a consacré en 1985 un ouvrage écrit en collaboration avec Gordon Sheppard : Signé Hubert Aquin. Enquête sur le suicide d’un écrivain.

 

Avec Hubert Aquin

 

Puis, une fois dedans, dans le coeur du sujet, on comprend. On comprend que tout ce qui précède éclaire la femme qu’était Andrée Yanacopoulo au moment de sa rencontre avec Hubert Aquin. C’est parce qu’on a suivi son cheminement au préalable qu’on est en mesure de voir la suite des événements par ses yeux. Encore là, les effusions sont contenues, mais tout est tellement concret, palpable, qu’on y est. On est avec eux. Par ses yeux à elle.

 

Il y a la première rencontre, déterminante. Alors qu’elle fait des recherches sur le suicide, recherches qu’elle a décrites ainsi au sociologue Guy Rocher qui l’a prise sous son aile : « Il s’agit de vérifier cette constatation que le diagnostic de dépression est plus souvent porté du côté canadien-français que canadien-anglais, et d’essayer de comprendre quels sont ses liens avec la culture canadienne-française. » Ce qui lui vaudra très tôt d’ailleurs d’être étiquetée « indépendantiste », avant même de se l’être formulé comme tel à elle-même.

 

Ils sont sur la même longueur d’onde, tout de suite. Dès le lendemain de cette première rencontre, Hubert Aquin fait lire à Andrée Yanacopoulo son fameux texte La fatigue culturelle du Canada français. Ils se voient de plus en plus en plus souvent. Il quitte sa femme et ses enfants, qu’il sera empêché de fréquenter. Elle quitte son mari et ses enfants, qu’elle pourra revoir de temps en temps. Il y a la Suisse, où le couple essaiera en vain de s’établir, la France, un moment, puis le retour à Montréal, en 1967.

 

Il y a Hubert Aquin qui, du RIN, est passé à l’action clandestine, et l’annonce publiquement : « Je déclare la guerre totale à tous les ennemis de l’indépendance. Ma relation harmonieuse avec une société qui triche est rompue définitivement. » Il y a son arrestation dans une auto volée, sa dépression mentale invoquée pour lui éviter la prison. La publication de son premier roman. La naissance de leur fils. Ses projets multiples. L’argent qui se fait rare. L’enseignement ici et là. Son refus du prix du Gouverneur général pour son deuxième roman, pour des raisons politiques. Sa tentative de suicide. L’oeil qu’il se transperce avec des ciseaux par inadvertance. Son arrestation pour falsification d’ordonnances. Ses comportements erratiques, ses crises. Bien plus encore. Sa grande tristesse. Son désir de mourir depuis l’âge de 15 ans. Le manque de ses enfants. Son incapacité à continuer d’écrire. Etc., etc. Jusqu’au jour fatidique.

 

Après Hubert Aquin

 

Et il y a sa vie à elle, pendant ce temps-là, à ses côtés. Son attachement pour lui. Son inquiétude. Mais aussi son travail. Ses engagements. Ses projets à elle. Leur enfant. Il y a sa vie à elle après, aussi, après le suicide d’Hubert Aquin. Comment se reconstruire ? Comment, au fil des ans, arrive-t-on à revivre ? Et, finalement, il y a la mort qu’on voit venir, de plus en plus proche. Et le sens que l’on donne à sa vie.

 

Tout cela donne un livre éclairant, brillant. Et touchant, malgré l’absence de sensiblerie. Une livre dans lequel Andrée Yanacopoulo révèle sans doute plus sur elle-même qu’elle ne l’aurait imaginé.

 

À noter, une causerie avec l’auteure a lieu le dimanche 22 septembre, 14 heures, à la librairie Monet.

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