Le prix de ses principes

Le NPD aime la Saskatchewan, où se réunit cette semaine le caucus fédéral. Cette province occupe une place emblématique dans l’imaginaire du parti. Il y a ses racines et c’est là que l’assurance maladie a vu le jour sous le règne de Tommy Douglas, un des pères fondateurs du parti.

 

Mais la Saskatchewan, plusieurs fois gouvernée par le NPD, n’est pas un terrain aussi fertile au niveau fédéral. Le parti n’a détenu la majorité des sièges fédéraux qu’une seule fois depuis 1961. Et en 2000, il en a été carrément évincé pour ne plus jamais y reprendre pied.

 

Le redécoupage de la carte électorale pourrait donner un coup de pouce à Thomas Mulcair. Son parti pourrait ravir deux ou trois sièges - cinq dans le meilleur des cas. Une nécessité s’il veut prendre le pouvoir en 2015. Mais percer en Saskatchewan n’est qu’une partie du casse-tête présenté au caucus. Le NPD doit faire des gains ailleurs, en particulier en Ontario, et préserver ceux faits en 2011 au Québec.

 

Cela veut dire, d’une part, contenir la remontée des libéraux et, d’autre part, se donner de vraies racines québécoises sans rebiffer les électeurs du reste du pays, où il n’y a pas eu de vague orange, en 2011.

 

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C’est dans ce contexte qu’arrive le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement Marois, un projet qui provoque des critiques acerbes dans le reste du pays, en particulier en… Ontario.

 

Depuis que le projet est dans l’air et que Justin Trudeau l’a dénoncé, la pression est forte au Canada anglais pour que les chefs conservateur et néodémocrate prennent une position ferme. Tant M. Mulcair que M. Harper ont résisté, disant vouloir prendre connaissance du projet avant de se prononcer, un point de vue prudent qui se défend aisément.

 

À la vitesse à laquelle les conservateurs et M. Mulcair ont réagi mardi, on a cependant compris qu’ils s’étaient déjà fait une idée tout en ayant le temps de sentir le vent. Non seulement au Québec, mais aussi dans le reste du pays. Cela ne signifie pas qu’ils ne croient pas à ce qu’ils disent aujourd’hui, mais qu’ils voulaient peut-être en mesurer les retombées.

 

M. Mulcair a été direct. Le projet de Québec, qu’il qualifie de « complètement inacceptable », « confirme nos pires craintes », soit l’interdiction du port de signes religieux dans le secteur public. « Nous sommes catégoriques dans le rejet de cette approche. Les droits de la personne n’ont pas de date de péremption. Ils ne sont ni temporaires ni l’objet d’un concours de popularité. Se faire dire qu’une femme travaillant en garderie perdra son travail parce qu’elle porte le voile est intolérable dans notre société », a-t-il dit. De plus, a-t-il ajouté, le NPD est ainsi fidèle à son histoire et s’en tient à une position de principe, sans égard aux sondages.

 

On est porté à le croire, car pour M. Mulcair et ses 56 députés québécois, l’affaire est délicate. La majorité d’entre eux viennent de l’extérieur de Montréal, où ils ont joui de l’appui d’un fort vote francophone en 2011. Or, selon les sondages, une majorité de Québécois et une forte majorité de francophones appuient le projet de Charte des valeurs. À Montréal, en revanche, la population est plus divisée et au sein des communautés culturelles, l’opposition est vigoureuse.

 

Réconcilier ces points de vue est à peu près impossible. L’unité du caucus québécois pourrait-elle en souffrir ? Le risque existe, mais en entrevue avec Postmedia News, M. Mulcair a écarté ce scénario avec irritation. Prendre une position tranchée peut toutefois lui coûter des appuis au Québec, tout en protégeant ses arrières ailleurs au Canada.

 

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Dans le reste du pays, Justin Trudeau a cependant remporté la première manche dans cette affaire, lui qui, depuis plusieurs mois, relègue le NPD au troisième rang dans les sondages. À Saskatoon, les néodémocrates refusent d’afficher une quelconque inquiétude face à sa popularité. Notoriété, nouveauté, lune de miel, on se rassure comme on peut, persuadé que le temps jouera en faveur du NPD et de M. Mulcair. Après tout, il reste deux ans avant le prochain scrutin.

 

Les néodémocrates, leur chef en tête, aiment à répéter que leur vraie cible est Stephen Harper, mais ils savent que les libéraux sont une menace et ils ne le cachent plus. En entrevue au Huffington Post, M. Mulcair a indiqué que son parti aurait recours à de la publicité négative contre les libéraux et Justin Trudeau lors de la prochaine campagne électorale. Rien de personnel, a-t-il dit, mais quand même.

 

Le parti ne tient rien pour acquis et la directive donnée aux députés, surtout ceux de la cuvée québécoise 2011, est de consolider leur position dans leur circonscription. Financement, organisation, recrutement, participation aux événements locaux sont à l’ordre du jour.

 

Ce débat sur la Charte des valeurs ajoute toutefois une inconnue à cette équation. Jusqu’à présent, les députés du NPD se sont faits discrets, laissant leur chef monter au front. Mais cela pourra difficilement durer quand toute la province sera dans le vif du sujet et que les médias locaux voudront connaître leur avis. Cela vient avec l’enracinement et la fin du temps des « poteaux ».

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