Le mieux et le bien

De passage au Devoir la semaine dernière, la première ministre Marois a assuré que la « charte des valeurs québécoises » ne subirait pas le sort du projet de loi 14 sur la langue, qui est destiné à mourir au feuilleton de l’Assemblée nationale, mais elle aura bien du mal à l’éviter.

 

Après des semaines de fuites soigneusement orchestrées, le document que le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Bernard Drainville, dévoilera aujourd’hui ne devrait pas réserver de bien grandes surprises.

 

De la même façon que le gouvernement avait décidé d’exclure d’entrée de jeu du projet 14 les dispositions controversées concernant les cégeps, il a prévu un droit de retrait renouvelable tous les cinq ans qui permettra aux employés des municipalités, hôpitaux, cégeps et universités de se soustraire à l’interdiction d’arborer des signes religieux visibles.

 

Cette sage précaution réduira sans doute le risque de dérapages inutiles. Vouloir interdire à un médecin juif de porter la kippa à l’Hôpital général juif aurait déclenché un débat sans fin. On aura déjà suffisamment de mal à expliquer en quoi une fonctionnaire qui porte un voile dans un obscur bureau du ministère du Revenu porte atteinte à la neutralité de l’État. À plus forte raison si les membres de l’Assemblée nationale sont exemptés de la même obligation vestimentaire, comme le rapportait Le Journal de Montréal.

 

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Que ces échappatoires permettent ou non à une éventuelle loi de réussir le test des Chartes canadienne et québécoise des droits ne changera manifestement rien à la position du PLQ, qui demeurera aussi catégoriquement opposé à toute interdiction de signes religieux qu’il l’était à tout resserrement de la loi 101.

 

Si Pierre Paradis avait laissé entrevoir une certaine ouverture, Philippe Couillard n’a pas tardé à fermer la porte à la moindre concession. Son parti ne se rendra « complice » d’aucune atteinte aux droits individuels, a-t-il déclaré avec toute l’assurance de celui dont les intérêts électoraux coïncident avec les principes qu’il prétend défendre.

 

Certes, le gouvernement n’a théoriquement pas besoin des voix libérales pour faire adopter un éventuel projet de loi, mais le PLQ compte assez de députés pour faire en sorte que le débat s’éternise jusqu’à la probable échéance électorale du printemps.

 

Encore une fois, François Legault doit composer avec l’ambiguïté congénitale de la CAQ. Même si les libéraux monopolisent le vote non francophone, le poids de son aile fédéraliste ne lui permet pas de rivaliser avec le PQ dans la défense de l’identité québécoise, tandis qu’une tiédeur excessive ne peut qu’accélérer l’érosion de ses appuis dans l’électorat francophone. En réalité, la CAQ a tout avantage à ce que le débat finisse en eau de boudin.

 

***

 

Il est certain que le PQ, vulnérable sur le plan économique, a tout intérêt à jouer la carte identitaire à fond. Si le cafouillage du pastagate lui a coupé les ailes dans le débat sur la langue, les récents sondages indiquent que le thème de laïcité le sert bien jusqu’à présent.

 

Il serait difficile de plaider la surprise. L’élaboration d’une Charte québécoise de la laïcité, y compris l’interdiction faite aux agents de la fonction publique et parapublique de porter « tout signe religieux ostensible », a été résolue en bonne et due forme lors du congrès péquiste d’avril 2011. Depuis un an, on accuse le PQ de renier ses promesses. Faut-il maintenant lui reprocher de vouloir les tenir ?

 

En politique comme ailleurs, le mieux est cependant l’ennemi du bien. Déjà, le statut minoritaire du gouvernement rendra certains reculs inévitables. La question est plutôt de savoir si le gouvernement tient réellement à faire adopter quelque chose.

 

Dans le cas du projet de loi 14, il est clairement apparu que la CAQ ne serait satisfaite que s’il était presque complètement vidé de sa substance. On ne peut pas accuser le PQ d’avoir fait preuve d’intransigeance. Les concessions faites par la ministre responsable, Diane De Courcy, étaient à la limite de la compromission.

 

Cette fois-ci, le débat sur le port de signes religieux risque de conduire tout droit à l’enlisement parlementaire. Si tel est le cas, faudra-t-il bazarder l’ensemble du projet de loi ? On peut discuter de la portée d’un symbole, mais il est difficile de soutenir que le port du voile dans un bureau du ministère du Revenu ou dans un CPE pose des problèmes de fonctionnement concrets. En revanche, la gestion des accommodements religieux cause bien des maux de tête.

 

Le gouvernement Charest a failli à établir des balises claires. Le PQ rendrait un grand service à tout le monde en fournissant cet encadrement. Sur cette question, une entente entre les partis serait peut-être possible. Encore faudrait-il savoir se contenter du bien.

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34 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 10 septembre 2013 01 h 46

    Quelle déception

    Donc il a prévu un droit de retrait renouvelable tous les cinq ans qui permettra aux employés des municipalités, hôpitaux, cégeps et universités de se soustraire à l’interdiction d’arborer des signes religieux visibles.

    Et quand un gouvernement d'orientation multiculturaliste prendra le pouvoir, il laissera faire.

    On sait que le laxisme, s'il ne fait pas partie de nos valeurs, fait partie de nos habitudes...

    Toutes ces exceptions sont bien décevantes. Et ça montre qu'on est pas capable d'avoir un gouvernement conséquent, c'est-à-dire qui ne parle pas des deux côtés de la bouche en même temps.

    • Jacques Roussel - Inscrit 10 septembre 2013 09 h 10

      Un droit de retrait qui ouvre toute grande la porte à l'infiltration insidieuse et au noyautage des syndicats, des conseils d'administration, des associations et de parti politique! Rappelons que déja, ce sont les tenants de cette stratégie qui crient le plus fort !

    • Michel Gagnon - Inscrit 10 septembre 2013 10 h 07

      En effet, le laxisme (associé peut-être à la recherche du politiquement correct) semble bien faire partie de nos habitudes (et non pas, je l'espère bien, de nos valeurs).
      J'ajouterais, à ces habitudes, la peur de s'affirmer et le chialage (qu'Yvon Deschamps avait bien identifié il y a déjà longtemps; ça nous faisait rire à l'époque... je ne trouve plus cela drôle maintenant).

  • Luc Normandin - Abonné 10 septembre 2013 06 h 22

    Non que je veuille défendre le PQ mais...

    ...quand vous dites : "Il est certain que le PQ, vulnérable sur le plan économique...", est-ce à dire que le PLQ est un champion économique? Et les dizaines de milliards envolés de la caisse de dépôt, vous en faites quoi? Brader tout ce qui est possible pour le profit des zamis, voilà un condensé de la doctrine économique libérale dont on peut se passer.

    • Jean Lapointe - Abonné 10 septembre 2013 08 h 54

      Je trouve en effet cette affirmation très contestable.

      Ce ne sont pas les libéraux qui ont fait faire le plus de progrès en économie au Québec.

      C'est oublier un peu vite tout ce qu' a fait monsieur Parizeau dans ce domaine, par exemple.

      C'est là un préjugé qui est loin d'être fondé et qu'il ne faudrait pas entretenir et je déplore le fait que monsieur David l'affirme comme si cela allait de soi.

      Je suis sûr que bien d'autres que moi pourraient montrer ce qu'il en a vraiment été dans la réalité au cours des dernières 40 dernières années.

    • Michel Gagnon - Inscrit 10 septembre 2013 10 h 00

      Bien d'accord. Malheureusement trop de gens se laissent encore berner par l'image trompeuse entretenue par le PLQ comme étant le seul parti vraiment sérieux sur le plan économique.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 10 septembre 2013 12 h 18

      Les deux partis sont bons économiquement, mais le PLQ se targue d'être meilleur dans ce domaine parce qu'il est (volontairement) faible dans d'autres domaines. On a toujours entendu que pour le bien de l'économie, il fallait mettre de côté la loi 101 (comme si ça avait pu éviter l'exode des anglos), puis la souveraineté-association, puis l'indépendance, puis encore la loi 101 (on le dit et le redit, la nette prédominance de l'anglais est la meilleure manière de maximiser les investissements étrangers), et quand c'est pas ça, ce sont les impôts qui font peur, ou même les redevances minières qu'il faut pas monter.

      La réalité, c'est que le PLQ a des intérêts non-économiques à protéger, c'est-à-dire sa base communautariste et/ou anti-québécoise, ainsi que des intérêts financiers d'amis du parti, qu'on fait passer pour du développement économique profitant à tous les Québécois.

    • Roland LeBel - Abonné 10 septembre 2013 13 h 32

      Les dizaines de milliards envolés de la caisse de dépôt l'ont été sous l'habile direction d'un péquiste notoire (il avait présidé le regroupement des économistes pour le OUI lors du référendum de 1980) nommé là par le très péquiste et souverainiste Bernard Landry.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 septembre 2013 16 h 50

      Sous «l'habile direction d'un péquiste notoire» vous avez raison monsieur LeBel.

      Mais qui dine maintenant à Sagard chez l'oncle Paul.

      Avec Bouchard et Charest.

      Faque...!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 10 septembre 2013 07 h 31

    Encore faudrait-il...

    Encore faudrait-il que le PQ ne s'écrase pas une fois de plus. ce coup-ci, ce serait devant la droite religieuse et les tenants obsédés du multiculturalisme anglosaxon.

  • Normand Carrier - Inscrit 10 septembre 2013 07 h 42

    Le PQ doit y aller pour le mieux ....

    Ayant un fort applui de l'opinion publique , le gouvernement doit tout faire pour faire accepter sa charte avec le mimimum de concessions sachant que Couillard et son PLQ s'en tiendront aux préceptes du multiculturalisme <canadian>.
    Si la CAQ commence a branler comme cela lui arrive souvent , le PQ devra éviter de vider la charte de toutes substance importante et devra en faire un thème électorale d'importance et permettre aux Québécois de choisir le parti le plus apte a protéger son identité , sa langue et sa culture .....

    • Michel Gagnon - Inscrit 10 septembre 2013 10 h 08

      Entièrement d'accord avec votre commentaire, M. Carrier.

    • Louka Paradis - Inscrit 10 septembre 2013 15 h 14

      D'accord aussi, M. Carrier.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Catherine Paquet - Abonnée 10 septembre 2013 15 h 38

      Cher Normand Carrier,
      qui répète constamment que le Québécois serait faible, attaqué et incapable de se tenir debout. Il aurait toujours et partout besoin de la protection de l'État pour préserver son identité, sa culture, sa langue... et quoi d'autre...

  • Patrice Giroux - Inscrit 10 septembre 2013 08 h 47

    La modération des fédéralistes est nécessaire!

    La laïcité doit faire son bout de chemin, ici comme ailleurs, dans le respect des droits, comme elle l'a d'ailleurs toujours fait depuis ses débuts, lors de la Révolution tranquille. Dans un pays ou un État plus homogène politiquement — ce qu'est loin d'être le Canada, ce projet fait normalement des vagues. Imaginez alors si une dichotomie gouvernementale et nationale entre en ligne de compte. Le multiculturalisme est une doctrine héritée du postcolonialisme britannique... Elle est instrumentalisée par le fédéral comme du prosélytisme politique directement fait pour contrer le fait francophone, car, n'oublions pas, minorité ou majorité, nous sommes (j'écris en français, d'où le «nous») la seconde ethnie de ce meilleur plus beau pays. Ce qui ajoute énormément à l'aspect conflictuel du projet de laïcité. Il y a donc à parier que ceux qui critiquent les organisations religieuses — et il ne faut pas oublier le récent bureau des libertés religieuses qu'a démarré le gouvernement Harper, seront injustement taxés, même par des intellectuels, de xénophobes. Si la laïcité meurt au feuilleton et fait place au laisser-faire proverbial des libéraux, le changement induit sera celui d'une régression tranquille. Je n'en veux pas.