Une réflexion tardive

S’il avait été réélu le 4 septembre 2012, Clément Gignac aurait dû joindre sa voix à celles de ses anciens collègues libéraux pour intimer au gouvernement Marois de respecter sa promesse de rétablir l’équilibre budgétaire dès le printemps prochain, et l’accabler s’il n’y arrivait pas.

 

Durant son séjour à l’Assemblée nationale, M. Gignac donnait souvent l’impression de répéter sans grande conviction les petites « lignes » qu’on lui avait préparées. Maintenant qu’il a retrouvé sa liberté de parole, cet économiste chevronné peut enfin dire ce qu’il pense : reporter d’un an ou deux l’atteinte du déficit zéro ne mettrait aucunement à risque la cote de crédit du Québec et donnerait un peu de souffle à une reprise pour le moins chancelante.

 

Le jour où le ministre des Finances, Nicolas Marceau, devra se résigner à l’annoncer officiellement, il se fera certainement un plaisir de rappeler à son nouvel homologue, Pierre Paradis, les propos que M. Gignac a tenus jeudi : « Nicolas Marceau a fait la démonstration qu’il pouvait contrôler les dépenses publiques, un élément capital lorsque les finances de la province sont examinées par les agences de notation. Cependant, si les revenus du gouvernement ne sont pas au rendez-vous parce que les consommateurs décident d’épargner davantage, il est bien difficile de blâmer quoi que ce soit. » S’il le dit…

 

En attendant, M. Marceau est condamné à subir ce que Raymond Aron appelait la «tension permanente» imposée à un professeur de sciences sociales qui se lance en politique. « La vocation de la science est inconditionnellement la vérité. Le métier de politicien ne tolère pas toujours qu’on la dise », écrivait-il.

 

Cela peut même devenir assez gênant. Pendant que M. Marceau déclarait lors d’un dîner-conférence de l’Association des économistes du Québec (ASDEQ) que le retour à l’équilibre budgétaire en 2014 - un « engagement ferme », a-t-il insisté sur les ondes de Radio-Canada - conférerait au Québec un net avantage sur les provinces qui n’ont pas osé prendre des décisions aussi difficiles, la première ministre expliquait à la table éditoriale du Devoir que c’est précisément la situation déficitaire des autres juridictions qui éviterait une décote au Québec.

 

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Ce qui est vrai aujourd’hui l’était tout autant au printemps dernier quand l’obsession du déficit zéro a poussé le gouvernement à imposer des compressions à l’aide sociale qui ont causé au PQ un tort sans commune mesure avec la maigre économie réalisée. Déjà, à l’époque, la baisse des revenus laissait entrevoir que le prix politique d’un retour à l’équilibre coûte que coûte serait prohibitif. Malheureusement, comme l’avait souligné Jacques Parizeau : « Quand on fixe une échéance, on cesse de réfléchir. »

 

La proximité d’une élection a toutefois pour effet de raviver la réflexion. Au moins autant que la reprise économique, c’est la réélection du PQ qui serait compromise par une nouvelle ronde de compressions budgétaires. L’indignation aussi spectaculaire que tardive de Mme Marois, soudainement horrifiée par des hausses de la taxe scolaire que l’opposition dénonçait pourtant depuis des mois, témoigne de la sollicitude à laquelle les contribuables auront dorénavant droit. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, n’est-ce pas ?

 

À vrai dire, les explications de la première ministre n’étaient pas très convaincantes. Certaines commissions scolaires auraient sans doute pu être plus imaginatives pour absorber les coupes qui leur étaient imposées, qu’elles ont refilées en quasi-totalité aux contribuables. Mme Marois, cependant, a trop d’expérience pour s’être imaginée qu’à partir du moment où le gouvernement élargissait leur espace fiscal, elles se priveraient de l’occuper. D’autant moins que la ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, les avait publiquement encouragées à le faire.

 

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De toute évidence, les députés péquistes sont rentrés à Québec porteurs des récriminations de leurs commettants, mais c’était l’évidence. Les politiciens ont l’injure facile, mais on peut difficilement blâmer François Legault de crier à l’hypocrisie.

 

Si furieuse qu’elle soit, Mme Marois n’entend pas remettre en question l’existence des commissions scolaires, comme le propose la CAQ. « Pour l’instant », a-t-elle ajouté en entrevue au Devoir. Il n’est pas question non plus que le gouvernement compense cette hausse, comme le réclame également M. Legault. La colère de la première ministre ne peut pourtant pas rester sans suite. Il en va de sa crédibilité.

 

Le moment n’est peut-être pas le mieux choisi pour entrer en guerre contre les commissions scolaires. La Charte des valeurs québécoises, qui interdirait le port du voile aux enseignantes et aux éducatrices des services de garde, va soulever les passions dans le milieu scolaire. Dans ce débat, le gouvernement n’aura peut-être pas trop d’alliés.

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