Histoires

C’était devant l’entrée du théâtre de la Bordée, pendant l’été. Au mur, on avait fixé une grande ardoise sur laquelle il y avait d’écrit Avant de mourir, je veux… Et sur chaque ligne en dessous, dans un espace minuscule, des gens avaient griffonné leurs désirs à la craie. Des idées simples. Mais aussi des envies de quelque chose de grand, de fort. D’assez puissant, même, pour les soulever de terre et les arracher à leur condition. D’assez furieux pour emporter tout le monde dans leur sillage, et même pour conjurer la mort, parfois. Des trucs impossibles, souvent, quoiqu’à part la mort, rien ne l’est quand on est jeune, qu’on brille, qu’on n’a pas assez de cinq ardoises pour circonscrire ses appétits, que la vie est fluo, qu’elle nous sort par tous les pores et qu’on se lèche la peau en croyant que c’est cette folle envie de tout en même temps qui lui donne son goût légèrement salé.

 

J’ai vu cette ardoise, donc, et je n’y ai plus repensé pendant des semaines. Jusqu’au 40e anniversaire d’un ami, samedi dernier. Un autre chum me racontait son voyage dans l’Ouest, à 18 ans, avec quelques-uns des gars qui étaient là et qui gravitent dans mon univers depuis l’adolescence. Aujourd’hui, nous sommes dans la finance, la vente, la pub, le Web, les arts, les médias. Cet ami me disait : C’était tellement intense, ce qu’on vivait à cet âge-là. Comment ça se fait qu’il n’y a plus rien d’aussi fort maintenant ? Pourquoi on ne peut pas revivre ça ?

 

Disons que ce n’est pas faute d’essayer.

 

Si on peut trouver dans le marché du divertissement et ses objets les plus populaires une sorte de sanctification du désir collectif par le nombre, celui de revivre sa jeunesse en boucle arrive certainement tout en haut.

 

(Au fait, c’était bon, le spectacle de Depeche Mode ?)

 

Remarquez, l’industrie de la nostalgie culturelle ne m’intéresse pas vraiment. Ce qu’elle dit, par contre, recèle quelques vérités sur notre condition, et qui ne sont pas qu’affaire de marché, de travail, de responsabilités.

 

C’est drôle, parce que mon réflexe, c’était pourtant de répondre à cet ami que la principale barrière à cette intensité, c’est que nous sommes désormais dans la pub, la finance, le Web. Dans les journaux, la radio, la télé. Dans les devoirs des enfants, les cours de natation et les bobos. Et qu’avant, nous étions juste dans la vie. La nôtre. Tournés vers l’intérieur en même temps que nos futurs étaient bandés comme la corde d’un arc. Pas seulement nos futurs, d’ailleurs…

 

Mais quelqu’un est tombé sur la piste de danse devant nous, et nous avons été séparés, la conversation se morcelant comme toutes les autres ce soir-là.

 

Et je n’y ai plus repensé. Jusqu’à ce que je voie un autobus déverser des étudiants du cégep à quelques rues de chez moi, cette semaine. Que je les trouve beaux, en cette rentrée qui renouvelle sans cesse leur jeunesse et me fait vieillir. Quelques heures plus tard, je pensais encore à eux en tombant sur le documentaire autobiographique de Sarah Polley, The Stories We Tell, qui débute par une citation de Margaret Atwood :

 

« Lorsque vous êtes au milieu d’une histoire, ce n’en est pas encore une. C’est un rugissement, un aveuglement, un naufrage d’éclats de verre et d’éclisses de bois, comme une maison soulevée par une tornade, un bateau fracassé par un iceberg ou emporté par des rapides, et que personne ne peut arrêter. Ce n’est qu’après, quand on la raconte, à soi ou aux autres, que ça devient une histoire. »

 

Tout s’est mis en place dans ma tête. Nos désirs de jeunesse, nos histoires qui s’écrivaient comme sur une ardoise, le futur qui se charge d’en effacer des bouts et d’en changer les motifs. Les eaux vives dans lesquelles se tissent les récits qu’on se raconte ensuite pour le reste de nos vies, jusqu’à radoter.

 

Cette injonction permanente de vivre dans le moment présent m’a soudainement paru, plus que jamais, cruellement trompeuse. Et la compulsion de raconter nos vies en temps réel prenait une sorte de sens nouveau : nous ne voulions plus attendre avant de pouvoir raconter notre histoire. Et grâce à la techno, nous n’avons plus à le faire.

 

J’ai perdu des bouts du film, pourtant très beau, parce que je songeais qu’il y avait là une métaphore de tout le reste. De l’intime. Mais aussi du social, de la politique. Que dans le rugissement des choses, nous ne pouvons rien discerner de tout à fait clair, que le passé nous semble toujours épique. Et qu’il faudra du temps avant de pouvoir raconter notre histoire. Récit qui sera à la mesure de toutes ces choses que nous aurons faites, parfois terribles. Mais belles et grandes aussi.

 

La manière de raconter sera aussi importante que celle d’habiter ce monde. Le passé ou le futur ne sont pas plus importants que le présent. Mais pour, un jour, avoir une bonne histoire à écrire, il faut d’abord avoir le courage de la vivre.

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