Pourquoi tant de hargne?

«Tyrannique », « totalitaire », « intolérante », « xénophobe ». Ce ne sont là que quelques-unes des épithètes relevées depuis deux semaines sous des signatures parfois prestigieuses. Ils désignent évidemment la Charte de la laïcité que s’apprête à proposer le gouvernement de Pauline Marois, à qui aucun qualificatif ne semble devoir être épargné. Devant cette avalanche d’invectives, l’observateur est en droit de se demander si leurs auteurs ne vivent pas sur une île déserte.

 

Savent-ils que l’irruption de l’islamisme est l’un des faits majeurs des 30 dernières années ? S’il a provoqué dans le monde musulman des guerres civiles, des coups d’État et des attentats, il a aussi eu des effets en Occident. Ce retour du religieux a pris par surprise des sociétés en voie de sécularisation accélérée. Non, ce que l’on a appelé partout « la crise du foulard » n’est pas l’invention de quelques médias en mal de sensations. Ce serait trop simple.

 

La renaissance du prosélytisme religieux ne pouvait que provoquer des remous dans des pays d’où il était disparu depuis longtemps. Depuis plus d’un demi-siècle, nos pays assistaient en effet à une lente et irréversible disparition du religieux. Dieu n’était-il pas mort au XVIIIe siècle, comme disaient les Philosophes ? Peut-être les pays anglo-américains ont-ils été moins surpris, eux qui ont connu de nombreux revivals protestants. Mais, dans nos pays héritiers du christianisme, cette « religion de la sortie de la religion », selon Marcel Gauchet, la surprise fut totale.

 

Ceux qui jugent ce débat illégitime et qui s’inquiètent surtout de ce que pensera le New York Times se trompent. Le Québec est loin d’être seul à croire que l’harmonie entre les religions (et les non-religions) exige un renforcement de la laïcité de l’État. Il y a 20 ans à peine, les lois françaises issues de deux siècles d’affrontements avec l’Église pouvaient paraître superflues tant la sécularisation tranquille semblait irréversible. Aujourd’hui, elles apparaissent comme un précieux héritage.

 

Même en Allemagne, qui n’a pas la même tradition d’affrontements, une majorité de länder a choisi d’interdire aux enseignants d’afficher leur religion. « Les foulards n’ont pas leur place chez les gens employés par l’État, y compris chez les enseignants », avait tranché le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, qu’on ne peut taxer d'« islamophobie ». La cour suprême allemande, véritable cour fédérale, a d’ailleurs statué que les länder étaient libres d’adopter leurs propres lois en la matière. L’interdiction faite à certains fonctionnaires et aux enseignants d’afficher leurs convictions religieuses est aussi courante en Suisse, en Belgique et aux Pays-Bas, où elle est souvent laissée à l’appréciation des administrations locales. La Cour européenne des droits de l’homme a jusqu’ici préféré laisser une marge de manoeuvre suffisante aux États afin de tenir compte des traditions de chaque nation européenne. Une diversité inconnue au Canada, qui se prétend pourtant patrie du multiculturalisme.

 

S’il faut en croire ce qui s’écrit dans la presse québécoise ces jours-ci, Québécois, Belges, Français et Allemands seraient donc rongés par la xénophobie, pour ne pas dire le racisme. Un mal contre lequel seul le monde anglo-américain serait miraculeusement immunisé. Au lieu de lancer des anathèmes, reconnaissons que les peuples n’ont pas tous la même conception de la vie en société. Certains sont plus attachés au vivre-ensemble, ce qui peut exiger une plus grande réserve de chacun dans l’expression de ses convictions religieuses, surtout s’il représente l’État.

 

Ainsi, la majorité des Québécois ne souhaitent pas entendre ses dirigeants invoquer Dieu comme Barack Obama et Stephen Harper le font régulièrement. Elle ne souhaite pas non plus voir naître des tribunaux islamiques comme l’Ontario est passé à deux doigts de le faire. Ces exemples illustrent le statut particulier que les communautaristes anglo-saxons ont toujours réservé aux religions. Ce statut érige l’accommodement en système. Il affirme que les symboles religieux sont plus importants que tous les autres, puisque les seconds sont interdits aux fonctionnaires et pas les premiers.

 

Qu’y a-t-il d’étonnant a ce que les représentants d’une civilisation française en Amérique (comme il en existe une anglo-saxonne, une hispanique et une lusophone) n’aient pas la même vision du monde que leurs voisins ? Pourquoi n’auraient-ils pas le droit de croire, comme d’autres, que l’État n’est pas un employeur ordinaire et que, plus la diversité des croyances est grande, plus l’impartialité et le devoir de réserve de ses employés sont impératifs ? « L’État n’est ni religieux ni antireligieux, il est areligieux », écrivait l’un des pères de la laïcité française, le prix Nobel Aristide Briand.

 

Le débat qui s’engage n’a rien d’identitaire, puisqu’il concerne des valeurs universelles. Mais il pourrait démontrer qu’en matière de laïcité, le Québec n’est pas plus soluble dans l’Amérique du Nord que l’Allemagne et la France ne le sont dans l’Europe. Voilà pourquoi cette charte suscite tant de hargne. On nous reparlera de l'« ouverture à l’autre » !

26 commentaires
  • Martin Maynard - Inscrit 6 septembre 2013 05 h 59

    Et puis?

    Continuez? Quels sont les résultats? En Allemagne, par exemple, peur-on comparer un länder avec charte d'un länder qui n'en a pas? Il faudra comprendre ce que ça va donner. Il me semble que c'est la base. On peut bien se lancer dans une bataille de noms de pays, ça ne nous donne pas les avantages de l'un par rapport à l'autre.

  • Louise Gagnon - Inscrite 6 septembre 2013 07 h 58

    Les valeurs universelles. Bien dit.

    Les valeurs universelles, c'est ce qui sauvera la face de tout le monde. Ce sera la source du concensus universel. Les valeurs, c'est ce qui permet aux gens de s'aimer, de se respecter, de s'entraider, de se fréquenter. C'est ce qui favorise la santé, le bien-être personnel et collectif, l'accès à l'éducation et à la recherche scientifique. C'est ce qui permet à chacun de développer les potentialités uniques dont il a été doté. C'est la base solide d'où peut surgir en toute confiance une infinie diversité.
    Le voile islamiste dérange car il évoque la dissociation et l'injustice qui ne sont en aucune façon des valeurs universelles. Les hommes qui en font la promotion, une minorité, le savent très bien. C'est une sorte de drapeau de guerre contre le pouvoir des femmes et peut-être contre celui des autres états du monde.

  • Claude Lachance - Inscrite 6 septembre 2013 07 h 58

    dix ans, c'est lourd,

    C e sont les traces devenues ornières faites par le gouvernement précédent.Dix années de messages passant du mépris aux scandales institutionalisés,de la main-mise des instituts (qui mêlent tout à desseins) economiques, sur le discours publique, et la place immense de l'image, qui a dominé le discours social.On a vidé la reflexion et glorifier les tics, on a installé le politique dans l'éphèmère, Il faut une assise pour toucher le coeur de son identité, et diluer le caméléon des accommodements qui nous dissous petit à petit.Le multiculturalisme à tout crin, mène-t-il à une sorte de tour de Babel? Les « prima donna » s'en donne à coeur-joie, pour créeer de la confusion en espérant peut-être y tirer grand profit.

  • Bernard Terreault - Abonné 6 septembre 2013 08 h 08

    Pas certain dans le ces des États-Unis

    Le chroniqueur met les États-Unis dans le camp des "multiculturalistes". Je ne suis pas certain. J'y ai vécu huit ans (il y a longtemps, il faut dire), et j'y retourne occasionnellement, et je n'ai jamais vu de policiers, de militaires ou de douaniers portant des signes religieux. L'uniforme c'est sacré, le drapeau c'est sacré. Ils sont très patriotards, et ils ne rient pas avec les symboles nationaux et étatiques.

    • Pierrette Boutin - Inscrit 7 septembre 2013 14 h 29

      Il n'y a que la GRC pour prendre plaisir à placer un turban au milieu des chapeaux ronds lors de cérémonies officielles. Par définition, un uniforme devrait être uniforme pour tous ceux qui le portent.
      Heureusement, les fonctionnaires et les enseignants ne portent pas un uniforme, mais ils ne doivent pas afficher un macaron ou un T-shirt politique parce que l'État est le pouvoir politique de la société. En démocratie, il appartient aux élus et non aux fonctionnaires de montrer les opinions politiques de l'État.
      En quoi le même raisonnement peut-il s'appliquer aux kippas et turbans s'ils ne sont pas portés en conduisant une motocyclette ? Cela risque-t-il de vous convertir au judaïsme ou au sikhisme ?
      Robert V. Aubry

  • François Dugal - Inscrit 6 septembre 2013 08 h 09

    Fidèle

    Fidèle à son habitude, Christian Rioux remet les évènemets dans leur juste perspective; les lecteurs du Devoir apprécient.

    • Martin Maynard - Inscrit 8 septembre 2013 07 h 33

      Pourtant, il n'y a rien de cocret dans son texte?